LEXICARABIA

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Evolution conditionnelle des langues 3

3/4

 

Abdelghafour Bakkali

 

"L'étude du langage comporte donc deux parties : l'une, essentielle, a pour objet la langue, qui est sociale dans son essence et indépendante de l'individu (...); l'autre, secondaire, a pour objet la partie individuelle du langage, c'est-à-dire la parole (...). Sans doute, ces deux objets sont étroitement liés et se supposent l'un l'autre : la langue est nécessaire pour que la parole soit intelligible et produise tous ses effets; mais celle-ci est nécessaire pour que la langue s'établisse; historiquement, le fait de parole précède toujours."
Ferdinand de Saussure, Linguistique générale, 1916, p.37.

 

 

 

 

Dans l’article 2/4, nous avons commenté le tableau « généalogique » établi par Bauer et Leander et qui visualise les régions où furent notamment utilisé les langues sémitiques primitives. Nous avons aussi, pour la clarté de l’exposé, donné des indications caractéristiques de ces idomes, en l’occurrence l’akkadien qui est en quelque sorte le brassage de ‘assyrien et d’un parler venu de l’ouest et fusionné avec la langue du pays. De même, nous avons présenté l’alphabet suméro-akkadien qui se composait de dix-huit caractères. Des exemples, extraits du Code de Hammurabi, ont été donnés pour que se précisent la structure linguistique de l’idiome étudié. Nous avons constaté que l’akkadien est une langue flexionnelle dont le système casuel ressemble beaucoup à celui de la langue arabe.  Dans ce nouvel article, nous essaierons d’étudier la structure systémique du cananéen.

 

Bien qu’il y ait ressemblance - plutôt concordance – entre l’akkadien et les autres langues sémitiques, et particulièrement l’arabe, l’assyro-babylonien se caractérise par la disparition non attestée d'un certain nombre de phonèmes fondamentalement sémitiques. Il se caractérise par ailleurs par un vocabulaire qui, bien qu'attesté en hébreu par exemple, ne se retrouve pas en arabe ancien, langue qu'on considère comme la plus représentative de l’ancêtre commun : tels que alpu « vache », aibu « ennemi », *espu  « rassembler », *eribu « sauterelles », *araru « maudire », *patu « décombres », *bam ati « endroit élevé », *quaqudu  « crâne », *šalši ume « avant-veille » (Jean Cantineau, Etudes de linguistique arabe, 1960 : 42). L’assyro-babylonien, ayant connu un âge d'or, essuya en 539 av. J.-C. une altération à cause de l'invasion persane. Appelé donc le néo-babylonien, il s'exposa désormais à une évolution profonde de son système linguistique. Les raids araméens compromettaient davantage la structure linguistique de cette langue L'araméen s'imposa progressivement à la communauté babylonienne. L'akkadien finit par se retirer de l'usage courant ; il se maintint cependant comme langue liturgique et littéraire.

 

Le cananéen, constitué du phénicien avec sa variété punique, du moabite et de l’hébreu, est une autre branche du sémitique primitif. Cette langue fut d’abord attestée grâce à l'inscription de Tell El-Amarna (capitale du pharaon d’Akhetaton), remontant au XIVe  siècle av. J.-C., ensuite à l'inscription de la stèle de Mesha, roi de Moab, (Moab serait le fils de Loth d’après la Genèse19.36-37), qui avait régné au IXe siècle av. J.-C. Cette stèle, de 34 lignes, fut découverte en 1868 en Palestine. Mais ce deuxième document est contesté par certains chercheurs. Dans cette stèle, on relève la substitution  de /-Û/  à /-ã/ long, changement dû, selon des spécialistes, à une habitude articulatoire d'un peuple qui aurait habité le pays avant les Sémites. Le Cananéen présente aussi, au niveau morphologique, un /t-/ à l'initiale du verbe, caractéristique que retient l'arabe ancien.

 

  Tel El-Amarna

 


 

Stèle de Mesha

 

Issu du cananéen, l’hébreu [1] ou « langue juive » selon la désignation biblique, est connu grâce d'abord à l’Ancien Testament et ensuite au fameux chant de Déborah [2]. Dans l'Ancien Testament, on apprend que la tribu d’Ifrãyim transformait la chuintante /š/ en sifflante /s/ : c'est le samech [3]. On peut citer, à titre d'exemple  que šibbulet  « épi de blé »aboutit à sibbulet qui donne sunbula en arabe;  on aura donc sunbula < sibbulet < šibbulet. Un autre exemple : le šabbath  hébreu équivaut à sanbat et à sabt arabe. L'hébreu ancien ou hébreu biblique s'exposa, au cours de son histoire, à des bouleversements profonds. Lorsque Nabuchodonosor II ravagea Jérusalem 586 av. J.-C., et déporta à Babylone 3000 otages, cet idiome se retira de l’usage extensif et se replia dans des emplois de plus en plus restrictifs. Les Hébreux, ou Cibr, s'attachèrent fébrilement à leur langue liturgique et la maintenaient, bien que bouleversée par la langue de l’envahisseur, dans leurs discours familiaux. Mais, Lorsqu’ils revinrent à Jérusalem 52 ans plus tard, ils furent surpris de retrouver la langue biblique encore en plein vigueur.

 

Mais dès le IVe siècle av. J.-C., l’hébreu ancien entra dans une phase de détérioration décisive. L'araméen, langue jusqu'alors populaire, devint progressivement le seul moyen de communication et servit, par ailleurs, comme support aux sermons religieux. Conséquence évidente : « Le peuple juif s'est aramaïsé jusqu'à employer l'araméen comme langue sainte. » (Voir Henri Fleisch, Introduction à l’étude des langues sémitiques, Eléments de bibliographie, 1947 :78). Au cours de cette période, l'hébreu biblique put, malgré tout, résister à ce démantèlement, surtout dans les domaines religieux et littéraire, sans pour autant renoncer à un emprunt araméen de plus en plus omniprésent dans la langue hébraïque. Quoiqu’écarté - du moins partiellement - de la communication quotidienne, l'hébreu continuait à produire des œuvres littéraires d'une qualité exceptionnelle : le Sirach, ou Livre de la Sagesse Tout-Vertueux de Joshua ben Sira, écrit aux environs de 200 av. J.-C. et dont un fragment fut découvert en 1897 - fut un exemple patent. Cela revient, en partie, à l'aversion qu'avaient les rabbins pour l'araméen. Dans le Talmud, on pourrait lire: « Un juif ne doit en aucun cas entretenir son frère avec la langue d’Arãm » (Brockelmann, Semitische sprachwissenschaft, traduit par R. cAbdetawwab 1977 :19). L’hébreu mishnaïque puis l’hébreu rabbinique se constitua sur le vestige de l’ancien hébreu. Cette langue cultivait donc des schèmes foncièrement écrits en recourant à l’araméen aussi bien en lexique qu’en syntaxe.



[1] Le mot Hébreu serait issu de cibar biblique qui fait remonter la grande majorité des sémites au prophète Abraham. Mais Welfinson rattache, quant à lui, ce terme au mode de vie des premiers hébreux qui vivaient du nomadisme : la racine  cbr a le sens de «parcourir ; traverser une partie du trajet ou d'un fleuve ». Le mot renvoie aussi à «désert », espace naturel occupé par les sémites. L'arabe ancien a gardé cette racine avec à peu près la même valeur. Le grec l'a retenu sous la forme hebraios et le latin hebraeus.

[2] Déborah était une « prophétesse» et juge d’Israël. Elle assista à la victoire des Istraélites à la tête desquels était Baraq, sur les chananéens, commandés  par Siséra, le général de Yabin, roi fe Hasor, et l’immortalise dans un cantique célèbre (cf. Juges, IV, 5). Elle vécut probablement au XIIe siècle av. J.-C. Son chant est proche de la poésie héroïque antéislamique, et où l'âme batailleuse du désert, le vide, la rudesse de l'existence, le péril des exploits... dominent.

[3] C’est la 15ème lettre de l’alphabet phénicien et hébreu, transcrit .



23/12/2012
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