LEXICARABIA

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La durée narrative et l'aspect du récit

Abdelghafour Bakkali

« Le projet structuraliste […] pouvait fort bien n’introduire finalement […] qu’une nuance, du moins en tant qu’il consisterait « la structure » (ou « les structures ») d’une œuvre, considérée, d’une manière quelque peu fétichiste, comme un « objet » clos, achevé, absolu […]»
Gérard Genette, Figure III, p. 10

 


Dans cet article qui porte essentiellement sur la structure du texte narratif, je présenterai la durée narrative et l’aspect du récit. Le mode du récit et le schéma actanciel seront étudiés dans les articles qui suivent. Le récit, comme je l’ai déjà suggéré dans les précédents articles en donnant la définition et la temporalité du récit, est saisi comme étant une grande phrase ayant un thème et un prédicat. Or, l’approche textuelle emprunte les termes du système grammatical de la langue et propose une démarche qui aide à la compréhension du fonctionnement de ce type de texte saisi, dans le cadre communicationnel, comme un moyen d’information. La « grande phrase » qui est le récit repose sur trois niveaux : l’acteur, l’action ou le procès, le décor et les circonstances. Cela renvoie à verbe, actants, circonstants selon la syntaxe structurale  (voir Lucien Tesnière, Eléments de syntaxe structurale). L’énoncé narratif, étudié hors contexte et hors situation,  Jean invite Pierre à la réunion familiale tenue dans la nouvelle maison. Jean est l’agent ou l’acteur, Pierre est le bénéficiaire et la réunion est le patient. La nouvelle maison est le locatif. Pour se rendre chez Jean, Pierre utilise la voiture empruntée à son ami. La voiture est l’instrument et à son ami est l’adjuvant. Ces notions de la grammaire structurale seront utilisées dans l’analyse des différentes strates du texte narratif. Essayons donc de préciser la fonction de la durée narrative, inscrite dans l’ordre narratif consacré en premier à la temporalité,  et l’aspect du récit.

Concernant la durée narrative, Gérard Genette, dans Figure III, l’étudie juste après l’ordre (p.122) et clôt cette partie intitulée Discours du récit, essai de méthode (p.65) par la fréquence narrative entendue l’aspect qu’on applique au texte narratif lors de l’approche narratologique. Mais, avant d’aborder l’analyse de la durée narrative, j’aimerai proposer la définition de ce concept utilisé a priori en narratologie. La grammaire du français contemporain de Jean-Claude Chevalier et al. définit la durée, essentiellement appliquée à l’imparfait de l’indicatif, comme une action non achevée (aspect non accompli) dont on ne connaît ni le début ni la fin (p.341). La durée s’inscrit donc dans le système verbal et détermine les rapports qu’elle établit avec les autres temps. Le Petit Robert retient l’acception somme toute significative en ce qui concerne notre texte : la durée est un « Espace de temps qui s’écoule par rapport à un phénomène, entre deux limites observées (début et fin) ». La définition lexicographique semble à bien des égards rejoindre celle utilisée par l’analyse narratologique. Des durées observées émaillent le texte narratif et lui impriment un rythme temporel particulier et révélateur. La durée narrative, selon Genette, pose gain de difficultés dans le texte narratif, à la différence de l’ordre et de la fréquence (op.cit., p.122). « […] confronter la « durée d’un récit à celle de l’histoire qu’il raconte est une opération plus scabreuse, pour cette simple raison que nul ne peut mesurer la durée d’un récit. »

Ceci étant, il ne s’agit pas des divisions apparentes de l’œuvre en parties, en chapitres pourvus de titres et de numéros ; mais il est question de critères démarcatifs qui marquent la présence d’une rupture temporelle et spatiale. C’est notamment ce qu’on tend à considérer comme la durée narrative. La rupture temporelle scande un certain nombre d’éléments narratifs : l’enfance, l’adolescence, l’âge adulte d’un protagoniste, par exemple. La rupture spatiale marque le passage d’un lieu (village) à un autre (ville). Ces deux grands espaces qui pourraient caractériser un récit seraient généralement divisés en «sous-espaces ». Dans le village, par exemple, nous avons une chaumière, la mosquée ou l’église, la place ou se réunissent les villageois, la mairie, l’école, etc. La durée s’installe, donc, dans le récit d’une façon inégale, disproportionnée. Ne cherchez surtout pas à déterminer l’isochronie rigoureuse entre récit et histoire, parce que « invérifiable, égalité de durée entre récit et histoire » (ibid. p.123).  Un chapitre, par exemple, relate une journée, parfois même une heure ou peut-être moins, un autre chapitre trois  ans de la vie du héros, une phrase  cinq ans de son existence. De même, on consacre deux parties à un même espace, quelques pages du livre à un autre espace. Identifier cette inégalité serait une bonne accroche pour l’analyse de la durée narrative.

Notons que l’aspect est traduit en grammaire, « […] l’angle sous lequel le parleur voit les différents moments du déroulement de l’action. Le parleur peut envisager que le déroulement de l’action se prépare, qu’il se réalise ou qu’il est achevé. » (J.-C. Chevalier et al. p. 328). Dans Robert, l’aspect renvoie à une « distinction formelle indiquant la manière dont l’action exprimée par le verbe est envisagée dans sa durée, son déroulement ou son achèvement ». « En narratologie, on substitue au mot aspect l’expression fréquence narrative qui exprime  « […] les relations de fréquence (ou plus simplement de répétition) entre récit et diégèse […] C’est pourtant là un des aspects essentiels de la temporalité narrative, et qui est d’ailleurs, au niveau de la langue commune, bien connu des grammairiens sous la catégorie, précisément, de l’aspect. » (p.145). Genette note également que « Un événement n’est pas seulement capable de se produire : il peut aussi se reproduire, ou se répéter : le soleil se lève tous les jours. » Cette fréquence, ou encore cet aspect, n’est nullement fortuite. Elle est intentionnelle et chargée de « messages » qu’il est nécessaire de décoder afin que se précise la dimension aspectuelle du récit étudié. La durée narrative comme d’ailleurs l’aspect doivent être saisis comme étant des ingrédients susceptibles de délabyrinther le fonctionnement du temps du récit. Pour la durée, on devrait mettre l’accent sur la vitesse narrative des éléments qui sont présentés comme des repères temporels. Pour l’aspect, on se tourne plus spécifiquement vers les événements que le narrateur a tendance à répéter. 

     C’est peut-être dans la même perspective analytique que  le récit, considéré comme une unité moulée selon une articulation donnée, admet, dans sa structure de surface, une triple alternance. D’abord, le narré où l’on rapporte, dans une sorte de chronologie choisie en fonction de la méthode narrative adoptée, les événements du récit. On emploie spécifiquement le passé simple qui est un « temps noyau » autour duquel gravitent les autres temps du passé ; lesquels  marquent l’antériorité, la simultanéité ou la postériorité  par rapport  au « temps point » du récit » (passé simple). Mais le récit se sert aussi, selon les circonstances, du présent de l’indicatif pour actualiser des actions considérées comme capitales dans l’acte de narrer. Le dialogué intervient ensuite au moment où le romancier change de stratégie narrative et cède le pas à ses protagonistes pour qu’ils entretiennent une conversation somme toute révélatrice. Cet aspect narratif rapporte les propos au discours direct, et vise, d'une certaine manière, à briser la monotonie d’une narrativité linéaire et monotone et est un catalyseur de la fiction. «La narration explique les tenants et les aboutissants du dialogue, le dialogue relance la fiction. » (Voir Francis Vanoye, 1989,  Récit écrit, récit filmique, Paris : Nathan (Nathan-Université), p. 52) Vanoye propose justement une démarche pour l’étude du dialogue écrit ; on devrait, entre autres, considérer : les techniques de production, le langage utilisé par les acteurs du dialogue (sociolecte, idiolecte), les relations entre discours des personnages et discours du narrateur, le rapport entre décrit, narré et dialogué. Enfin, le décrit, ou ce qui est considéré comme « pause narrative », un arrêt du récit, une mise en suspension du temps diégétique. Cet aspect de la narration  s’attache particulièrement à la présentation, plutôt à l’énumération des caractères, des lieux, des objets et des êtres qui se meuvent dans le récit. Le procédé utilisé est la description qui « semble suspendre le cours du temps et contribue à étaler le récit dans l’espace. » (Genette, ibid. p.59). 

Pour qu’on puisse saisir à bon escient ce que c’est qu’une description, il est nécessaire, dans le cadre de cet article, de dégager ses fonctions essentielles dans le récit (cf. Vanoye, ibid., p. 95 sq.). L’auteur du Récit écrit, récit filmique distingue trois fonctions. D’abord, la fonction esthétique ou décorative qui insiste sur les ornements du discours. Elle est en fait soumise aux contraintes esthétiques beaucoup plus qu’au réalisme. Flaubert, par exemple, bien qu’il se réclame d’un réalisme austère, se laisse souvent bercer par la peinture de scènes présentées comme étant de simples motifs réalistes. Vient ensuite la  fonction d’attestation : le récit recourt souvent  à une description qui matérialise des objets et leur donne l’épaisseur du concret ; «l’objet est nommé, il est décrit, on l’utilise ». «Dans les récits à la première personne, cet ordre s’actualise ainsi : je vois, je décris, j’agis sur ou avec, ce qui équivaut à « je rends réel ce que je nomme. » (Vanoye, ibid., p. 96). La fonction de cohésion caractérise en troisième lieu la description. C’est la fonction primordiale de la description, selon Roland Barthes, parce que qu’elle organise le récit tout en renvoyant soit à ce qui a été déjà raconté, soit à ce qui va être dit par la suite. Elle regroupe des informations sur des corps et des décors qui confirment, d’une façon ou d’une autre, du déjà dit et du déjà vu. Elle «est d’ordre à la fois explicatif et symbolique ». En quatrième lieu, la fonction dilatoire établit une sorte de rapport entre le romancier et le lecteur ; il y a une sorte de contrat engagé entre le destinateur et le destinataire. Le premier doit répondre à toutes les questions que pourrait se poser le second (Qui est-ce ? …Qu’est-ce que c’est ? …Que s’est-il passé ? … Que va-t-il se passer ? …etc.) A ces interrogations «légitimes», le romancier répond sur-le-champ ou retarde ses réponses pour que le lecteur ait beaucoup plus d’intérêt à poursuivre sa lecture et que le récit prolonge ainsi « les délices de l’inquiétude et de l’inconfort dont on sait bien qu’ils seront tôt ou tard dissipés » (Vanoye, p. 107). Eu égard, le récit pose des énigmes, retarde les réponses, dévoile, en dénouement, ce qu’il a essayé de cacher subtilement au lecteur. C’est le «code herméneutique » barthien (question, retards, réponse). La  fonction idéologique permet, enfin, au romancier de faire un choix qui s’explique, de toute évidence, par des nécessités fonctionnelles. La description d’un personnage, d’un objet, d’un lieu est un moyen adéquat pour donner une valeur à ce personnage, à cet objet, à ce lieu. Le décrit confirme, négativement ou positivement, le système de valeurs que «défend» ou «condamne» le romancier.                     

     A ces trois aspects du récit, le narré, le dialogué et le décrit, s’ajoute l’ellipse, qui est un segment narratif «sauté », un événement élidé ; elle permet au récit de progresser, comme elle lui permet de préciser le laps de temps sauté. Il est soit déterminé («deux ans plus tard ») ou indéterminé («quelques années passèrent », «de longues années », etc.) L’ellipse donne à l’histoire une articulation plus vraisemblable, parce qu’il pratiquement impossible de raconter tout sur la vie de quelqu’un : il y a en effet des moments forts que le récit ne pourrait taire, et des moments de peu d’importance dans la vie d’un individu.

  Notons en définitive, que la durée narrative comme d’ailleurs l’aspect du récit s’inscrivent dans la temporalité narrative. L’analyse simplifiée du discours narratif devrait focaliser sur les divisions adoptées par le romancier. A chaque articulation retenue correspond un sens qu’il est intéressant de dévoiler. Les différentes formes retenues dans le récit précisent de plus en plus les ingrédients narratifs. Le narré, le dialogué et le décrit articulent le texte narratif et permet à l’analyste de proposer pour chaque niveau une démarche susceptible de favoriser une entrée au texte.  



05/07/2013
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