LEXICARABIA

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La problématique de l'énonciation

Abdelghafour Bakkali

 

« Et de même que l'écriture n'est pas la même chez tous les hommes, les mots parlés ne sont pas non plus les mêmes, bien que les états de l'âme dont ces expressions sont les signes immédiats soient identiques chez tous, comme sont identiques aussi les choses dont ces états sont les images. »
 Aristote, De l'interprétation.

 

 

 Rappelons, dans le cadre du schéma jakobsien, qu'à chaque facteur constitutif du procès linguistique correspond une fonction. Le terme fonction revêt un caractère polysémique chez les structuralistes. «La fonction est d'une part le but de la communication, car la langue est un moyen en vue d'une fin » ; elle est aussi « [...] ce qui permet de distinguer les signes ou les composants du signe dans le système de la langue : c'est le principe de pertinence. » En troisième lieu, elle « [...] désigne [...] l'adaptation évolutive du système global de la langue aux besoins des locuteurs de la communauté linguistique» (Christian Puech et alii,  1995, « structuralisme », in Encyclopaedia Universalis : 21, 666c). Le langage  est de ce fait le véhicule des pensées et des émotions. Pour exploiter son schéma, Jakobson adopte le point de vue fonctionnel : la langue est, pour lui, un moyen que les sujets parlants utilisent à des fins. Or, il fait correspondre aux facteurs de son schéma six «fonctions cardinales» du langage.  La fonction dite expressive ou émotive est centrée sur le destinateur.  Elle vise à dire l'attitude du «sujet » à l'égard de ce dont il parle : ses idées, ses désirs, son émotion, vraie ou feinte. Celui qui parle extériorise ce qu'il ressent ou ce qu'il pense. Orientée vers le destinataire, la fonction conative (du latin conari «entreprendre, essayer ») tend vers un résultat, un effet ; elle incite à l'action : buvez ! (Impératif). Le langage, dans ce cas, provoque chez le destinataire une réaction verbale (réponse à une question, par exemple) ou une réaction psychologique (naissance d'un désir) ou enfin une réaction matérielle (comportement que prend le récepteur lors d'une exhortation : Prends !)  La fonction dénotative, cognitive ou référentielle se rapporte au contexte (aspect purement informatif du langage). On donne en fait des indications sur un état des choses qu'on décrit ou du moins ce qu'on évoque. Rappelons avant d'exposer les autres fonctions jakobsoniennes que de nombreux linguistes se sont limités à ces trois fonctions : expressive, conative et dénotative, selon que l'acte de communication est centré sur le destinateur, le destinataire et le référent, car Jakobson lui-même a repris et modifié la typologie du philosophe du langage Karl Bühler (Théorie du langage, 1934) qui distinguait principalement trois fonctions qu'il avait dénommées expressive (ou présentative), représentative et appellative. Ces trois fonctions constituaient respectivement une expression du locuteur, une représentation de l'état des choses dont on parle, un appel à l'allocutaire.

Ceci dit, nous allons maintenant soulever la problématique de l'énonciation. Mais, avant d'aborder cette problématique, il est nécessaire de procéder à la précision des concepts grammaticaux suivants : phrase, proposition et énoncé. La phrase, mot issu de phrasis latin qui signifie « élocution », occupe le niveau des combinaisons des formes. C'est un groupe stable (ou stabilisable) de constituants. Elle est construite selon les règles structurales de la syntaxe et selon des critères de grammaticalité (ou phénomène de recevabilité selon Antoine Culioli). Elle véhicule un sens (L'internaute s'inscrit à facebook). Pour Robert, la phrase est « tout assemblage linguistique d'unités qui fait sens (mots et morphèmes grammaticaux), et que l'émetteur et le récepteur considèrent comme un énoncé complet ; unité minimale de communication. » La proposition est une organisation d'une série limitée (souvent actantielles), autour d'un ou de quelques relateurs. Autrement dit, elle est « un énoncé qui exprime une relation entre deux ou plusieurs termes ». Le triangle suivant montrera comment s'organisent les éléments constitutifs d'un « micro-récit » ; celui-ci aura l'articulation suivante : le verbe occupe le sommet de la narration, tandis que le sujet et l'objet s'alignent sur la base :

 

 

 

 

On se situe au niveau sémantique, celui de la construction de la référence de la phrase qu'on pourrait élaborer à partir des unités lexicales qui occupent les sommets de la représentation triangulaire. L'énoncé se définit comme étant lerésultat, la réalisation de l'acte de parole, s'opposant ainsi au concept énonciation.il est de ce fait le segment de discours ainsi produit. Ainsi l'énoncé serait-il l'ancrage d'une unité contextuelle cursive ou détachée à un autre contexte préconstruit ou à une situation énonciative. L'énoncé est un phénomène variable lié à l'activité du langage en situation dans un (JE-ICI-MAINTENANT). Il est relié à un contexte et il fournit le sens en fonction de la compréhension et de l'interprétation. Autrement dit, c'est un construit de l'énonciateur en fonction de sa situation spatio-temporelle, des co-énonciateurs auxquels il s'adresse et du message qu'il cherche à transmettre. Les énoncés n'obéissent pas toujours aux critères syntaxiques normatives, tel que l'énoncé  « Moi, tu sais, facebook ou twitter.oui, bof !

 

La communication verbale ne se réalise pas uniquement par et à travers le langage articulé. Elle se manifeste également par le biais d'actes inhérents au discours. Dans ce cas, on parle de l'énonciation qui est grosso modo l'action, la façon d'énoncer un discours, sa formulation (désormais EN). L'EN est définie par Jakobson comme étant l'« impact du sujet dans un texte ». Elle est de ce fait l'ensemble des facteurs et des actes qui déterminent la production d'un énoncé. Elle est à considérer dans les cadres formels de sa réalisation dont certains caractères sont incidents, c'est-à-dire accidentels et particuliers à une situation de parole et à un locuteur donné, tandis que d'autres caractères apparaissent en toute situation de parole avec n'importe quel locuteur. (Voir D. Maingueneau,1994, L'énonciation en linguistique française, Hachette, p. 9) Il considère, dans une première approche, « l'énonciation comme l'acte individuel d'utilisation de la langue [...] » Il l'oppose ainsi à énoncé qui est, pour lui, un «objet linguistique résultant de cette utilisation [...] » (Ibid.). L'acte d'énonciation est généralement décrit comme un événement, ou une scène inscrite dans un espace et dans un temps donnés, et exécutée par des actants sur qui pèsent un certain nombre de pressions : psychologiques, culturels, idéologiques. Le temps, le lieu et les énonciateurs sont les principaux constituants de la « situation d'énonciation » (transcrite Sit. e ). Lors d'un échange, le locuteur se situe par rapport à son allocutaire, à son EN, à son énoncé. Cette interactivité laisse évidemment des « traces » sur l'énoncé que le linguiste saisit et analyse. L'EN « [...] se réfléchit [donc] dans la structure de l'énoncé» (Ibid., p. 13) La problématique de l'EN offre un certain nombre de domaines qui permettent d'insister sur les modifications et les présupposés affectant l'énoncé. On a d'abord,  l'existence dans l'énoncé d'éléments qui renvoient à l'acte même d'EN, comme par exemple, « Sûrement, son fils est un génie. » L'adverbe sûrement suppose la présence d'une proposition implicite [Je t'apprends que] qui dépend de l'acte d'EN. Ensuite, la thématisation de l'énoncé,  la phrase selon la dénomination traditionnelle. L'énoncé « cet internaute communiquera avec  différentes cibles », apparemment simple, peut prendre des sens variés par le simple fait que le locuteur insiste sur l'un ou l'autre constituants de l'énoncé produit :

 

- Cet internaute, communique avec différentes cibles.

- Tiens, cet internaute communique avec différentes cibles !

- Il communique avec différentes cibles, cet internaute.

 etc.

 

L'énonciateur met donc en valeur des éléments de l'énoncé et signifie un sens que l'interlocuteur saisit en situation et en contexte. Parfois, il suffit de l'intonation pour que chaque énoncé produise différentes occurrences.  L'acte de langage en plus de sa fonction référentielle pousse aussi à l'action. Le sujet parlant, à travers son discours marqué d'une force illocutoire (exprimé généralement  par la syntaxe je te jure, qu'il crève, etc.), accomplit des actes langagiers, tels que promettre, questionner, menacer, saluer, féliciter, etc. De ce point de vue, les énoncés peuvent donc avoir deux fonctions : transmettre un contenu et permettre d'accomplir des actes. Enfin, les problèmes des sous-entendus marquent le contenu de l'énoncé produit : un énonciateur émet un énoncé dont le sens n'est pas directement inscrit dans sa littéralité. L'allocutaire est appelé, dans ce cas, à l'interpréter et à identifier le vouloir-dire. On a, à titre d'exemple, « Comment Pierre est-il gentil avec sa mère ? Elle ne vit plus avec elle. »  On comprendra aisément que Pierre est  un fils désobéissant et violent.

 

Si l'on doit mettre en exergue lors de l'analyse discursive des composants saillants qui marquent l'énonciation, tels que les éléments qui renvoient même à l'EN, la thématisation de l'énoncé, l'acte du langage et les sous-entendus, l'énonciation a schématiquement trois formes ou plutôt trois types. L'énonciation directe met  le locuteur et l'allocutaire en présence l'un de l'autre. Lors de l'échange les rôles sont constamment inversés comme dans les conversations. Dans ce cas, les interlocuteurs ont connaissance de la Sit. e. Au cas où le temps et le lieu ne seraient pas communs aux interlocuteurs, il s'agit d'une énonciation différée, représenté comme suit :  EN = Sit.e - temps et EN = Sit.e – lieu. La correspondance, le texte journalistique, didactique, littéraire, l'affiche, les tags, les modes d'emploi, etc. entrent dans cette catégorie d'énonciation Dans ce type d'échange, l'allocutaire n'a pas le droit de réponse. Pour le décodage de la situation, il faut identifier tous les éléments susceptibles d éclairer la Sit. e , ce que G. Genette appelle paratexte (lieu et date en tête des lettres et signature à la fin, nom de l'auteur, date de l'émission d'un article de presse, etc.). Le troisième type d'énonciation est dit énonciation rapportée. Dans ce cas, le locuteur rapporte les conversations qu'il a entendues ou qu'il a lues. On parle aussi de discours rapporté. Il s'agit en fait de deux locuteurs (celui qui a tenu effectivement les propos racontés et celui qui les rapporte, et deux Sit.e différentes. Les pièces de théâtre, les films, les sketches d'imitation improvisés sont considérés comme appartenant au type d'énonciation rapportée.



05/12/2012
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