LEXICARABIA

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La grammaire du texte


 

 

Abdelghafour Bakkali 

 

 

« Le texte redistribue la langue (il est le champ de cette redistribution). L’une des voies de cette déconstruction-reconstruction est de permuter des textes, des lambeaux de textes qui ont existé ou existent autour du texte considéré, et finalement en lui : tout texte est un intertexte ; d’autres textes sont présents en lui, à des niveaux variables, sous des formes plus ou moins reconnaissables : les textes de la culture antérieure et ceux de la culture environnante ; tout texte est un tissu nouveau de citations révolues. Passent dans le texte, redistribué sen lui, des morceaux de codes, des formules, des modèles rythmiques, des fragments de langages sociaux, etc. car il y a toujours du langage avant le texte et autour de lui. »
Roland Barthes, « Théorie du texte », in Encyclopédie Universelle, 1973, t.XV, p. 1015

          

 

Le terme lecture, issu du latin médiéval lectura dérivé de lectus « lu » participe passé de lego (du verbe legere) « recueilli, ramassé, choisi », est un processus qui consiste à recueillir, à rassembler des éléments apparemment dispersés et disparates, à choisir sous cet amas de mots à structures et fonctions diverses, des indices teneurs de sens. Robert enregistre en effet pour l’entrée lecture les acceptions suivantes : d’abord, elle est l’« action matérielle de lire, de déchiffrer (ce qui est écrit) », telle que la lecture d’un texte ; et par extension de sens « le fait de déchiffrer, de lire » une carte, une radiographie, etc. Ensuite, le mot se généralise davantage et désigne la prise de connaissance du contenu d’un écrit : la lecture d’un roman, par exemple. Il acquiert, dans une troisième acception, la valeur de l’interprétation d’un texte selon le code qui le sous-tend ; on parle alors de « niveaux, grille, clé de lecture », de lecture psychanalytique, marxiste, etc. Le signe linguistique lecture renvoie aussi à l’« action de lire à haute voix (à d’autres personnes) » ; la lecture des résultats, d’un projet de loi, d’un sermon, d’une plaidoirie, etc. Et enfin la lecture est « le fait de savoir lire, l’art de lire » ; on désigne de ce fait l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, des méthodes de lecture (analytique, globale, mixte, gestuelle, synthétique, phonétique, interactive), des difficultés, des tests de lecture, la lecture tactile destinée aux aveugles, la lecture labiale ou lecture sur les lèvres, la lecture de pensée, lecture spirituelle, etc. La lecture est ainsi un déchiffrement et une exploration du sens.

 

 Si l’on a toujours estimé que le texte ne dépend d’aucune grammaire parce que jusque-là, cette discipline ne concerne que le mot ou la phrase, sa maîtrise reste pour ne large part, une condition sine qua non pour la production et la compréhension d’unités phrastiques grammaticalement et sémantiquement correctes. Le texte est de ce fait perçu comme une suite de phrases conformes à la norme grammaticale, lexicale , sémantique et logique. Actuellement, on est à même de parler d’une « grammaire du texte », entendue comme un ensemble de règles qui régissent une production écrite, surtout si l’on comprend que cette production est élaborée en fonction d’un certain nombre de normes critériées  telles que la destination du message, la cohérence, les marques graphiques qui participent à l’organisation textuelle, etc. Notons à ce prpos que ces règles ont été le résultat d’un long travail de recherche en textologie ou « science du texte ».        

 

 La réhabilitation des pratiques rhétoriques en textologie fut notamment entreprise en Europe depuis le milieu du XXe siècle. L'analyse textuelle, ayant presque épuisé les postulats structuralistes,  réhabilitera désormais les données de la rhétorique traditionnelle qui fournissent à l'analyse du produit textuel un important matériau  pour la compréhension des messages véhiculés par les productions écrites. Celles-ci, selon leur diversité,  ne peuvent plus se suffire à une analyse systématique de l’articulation sous-tendant une signification ; autrement dit, la forme et le fond sans pour autant dégager les éléments rhétoriques qui contextualisent en quelque sorte le véritable sens du texte étudié. On pourrait partant rappeler schématiquement trois moments principaux: le formalisme, le conservatisme et l'existentialisme. Ces courants vont apporter d’autres modes de lecture et de compréhension de l’écrit.

 

 « Le formalisme, selon le caractérologue allemand  Ludwig Klages (1872-1956), est la pensée par signes purs.» Autrement dit, il est une tendance à s’atteler en priorité à la forme du produit artistique. Et Littré, ignorant le sens actuel du mot formalisme, le rattache aux formalités, et le définit comme étant un : «Attachement excessif aux formalités […]. Réglementation excessive des actes de la vie. Goût des formes, de l’étiquette. » Né en Russie[1] et développé en France sous le nom de structuralisme, ce mode d’approche textuelle révolutionna la linguistique en particulier et  le domaine de la critique littéraire en général. Le formalisme tend sciemment à abandonner les études historiques et biographiques en littérature pour rétablir l’analyse des textes, mettant ainsi l'accent sur la « forme »  plutôt que les idées qui sou-rendant un texte, sur le signifiant générateur des signifiés, et s'appuie, dans sa démarche, sur des formes abstraites qui explicitent les différents mécanismes textuels et discursifs mis en jeu lors de la production textuelle. Ce courant s’inspire particulièrement de la linguistique et privilégie les figures de style. Pour les structuralistes, la rhétorique semble donc se confondre avec la stylistique. Ils s’intéressent plus particulièrement à cette «rhétorique restreinte» (voir Communications, n° 16), qui s’articule en deux composantes : essentielles et secondaires.

 

Dans les composantes essentielles, il est question de la mise en scène du discours. Ceci se traduit, selon les fondements essentiels de tout acte d’écriture, par les concepts de l’incentio, de la dispositio et de l’elocutio. L’inventio ou l’invention dite également heurésie, est  grosso modo la recherche des arguments et des idées qui appuient une thèse soutenue en rapport avec le thème choisi : des arguments affectifs et des arguments rationnels. « L’invention est la première des cinq grandes parties de la rhétorique. Fondamentalement, c’est le choix de la matière à traiter dans le discours. Il s’agit toujours d’un mixte : d’une part, ce qui est directement commandé par le sujet de la cause (notamment dans le genre judiciaire), et qui concerne précisément les choses dont on va parler ; d’autre part, l’ensemble des procédures logico-discursives qui moulent le développement du discours: c’est-à-dire les lieux les plus propres à orienter le mouvement argumentatif (ce qui inclut donc, dans le judiciaire, les preuves). L’invention n’est ainsi pas complètement à l’écart de la recherche des mots, même si celle-ci relève plus pleinement de l’élocution. La qualité majeure de l’invention est évidemment le jugement. »[2]

 

 La dispositio ou taxis est une disposition qui consiste dans l’arrangement des parties du discours. « La disposition est une des grandes parties de la rhétorique. Elle consiste en l’organisation du discours, c’est-à-dire savoir en quel lieu on doit dire ce qu’on a à dire ; c’est aussi l’arrangement de tout ce qui entre dans le discours, selon l’ordre le plus parfait ; ou encore une utile distribution des choses ou des parties, assignant à chacune la place et le rang qu’elle doit avoir. La disposition embrasse la division et s’appuie sur des propositions. Il importe de noter que la disposition ne se réduit pas à l’observation de la suite des cinq grandes parties du discours (spécialement judiciaire) : exorde, narration, confirmation, réfutation, péroraison. Elle gouverne l’ordre des différentes propositions, des thèmes traités, des indications anecdotiques narrées, des arguments déployés, du recours à tel ou tel lieu, même lors de l’action sur les sentiments de l’auditoire, notamment dans l’exorde et dans la péroraison, et enfin pour l’insertion de l’éventuelle digression. Il faut donc admettre que l’ordre est variable selon la cause, et qu’il est toujours nécessaire d’adapter le progrès de son discours en fonction de la situation concrète, ne serait-ce, par exemple, que pour le choix de mettre d’abord ou ensuite ses arguments les plus forts ou les plus faibles. Quintilien conseillait, à titre pratique, sa méthode personnelle, en tant que praticien et non en tant que théoricien : se mettre par esprit à la place de l’adversaire pour mieux juger de la stratégie des présentations. »[3]

 

L’elocutio ou lexis est une élocution consistant dans le choix et la disposition des mots dans le discours. Cette troisième phase s’appuie exclusivement sur les données de la rhétorique traditionnelle. « Le sens fondamental d’élocution est de désigner l’une des cinq grandes parties de la rhétorique. C’est celle qui préside à la fois à la sélection et à l’arrangement des mots dans le discours. La qualité essentielle de l’élocution est la clarté ; c’est l’élocution qui doit recevoir les ornements du discours. Elle est également le support de l’emphase et le lieu de manifestation des sentences. Enfin, l’élocution accepte naturellement les figures. »[4] Les figures de styles, telles que la comparaison, l’énumération, l’hyperbole, la métaphore, etc. sont minutieusement choisies et contribuent efficacement à délimiter les contours de la qualité du discours produit et renseigne également sur le message véhiculé. L’objet est de mettre l’auditoire ou le lectorat sous l’emprise du discours confectionné dans des intentions bien arrêtées. Aura-t-il ou non un impact sur l’auditoire ?

 

 Les composantes secondaires viennent en fait étayer, plutôt compléter le discours produit. Elles s’articulent en pronuntiatio et memoria. La pronuntiatio, désignée également par les termes action ou hypocrisis, est le mode d’énonciation du discours, à savoir l’intonation expressive, la  mimique, le gestuel, le regard, etc. ; le discours est ainsi « joué » comme en dramaturgie. La memoria ou mémoire traduit la phrase de la mémorisation et de la restitution du discours. Quintilien ne considère un orateur que lorsque celui est capable de mémoriser son intervention tout en apprenant par cœur son discours. La maîtrise du discours est de ce fait sous-jacente à la mémorisation. Plus on mémorise son acte oratoire plus le discours aura un impact sur l’auditoire l’auditoire.

 

Ceci étant, on n’étudie pas uniquement un texte à partir des données biographiques et historiques - qui restent, en tout cas, utiles dans le cadre d’une analyse exhaustive d’un texte -  fournies par le support étudié en focalisant sur la biographie de l’auteur, la nature de ces œuvres, son style d’écriture, mais considère l’analyse comme étant une production plurielle, un énoncé en rapport de dépendance avec la situation d’énonciation, avec d’autres textes, d’autres modes de tissage. L’intertexte joue en effet au centre de cette approche de déconstruction-reconstruction pour reprendre la formulation de Barthes. Le texte n’est plus considéré comme une abstraction, mais comme le véhicule du discours en situation et en contexte. La construction de sens passe donc par une pratique de lecture «stratifiée»: repérer le thème développé, la structure adoptée, le choix du vocabulaire utilisé, puis la dimension énonciative, sans pour autant négliger la sonorité produite par les phrases de ce même discours.

 

Cette approche de lecture et de compréhension du discours écrit se visualise ainsi :

 

 

Texte-discours → Niveau thématique → Argumentation

                                Niveau formel → Structuration

                                Niveau lexical → Rhétorique

 

Au formalisme, épris de règles, on a le conservatisme ou plus spécifiquement le «conservatisme culturel » ; ce courant est symbolisé par la publication du célèbre ouvrage d’Ernst Robert Curtius (188—1956), le célèbre philologue allemand, intitulé Littérature européenne et Moyen Age Latin (1948)[5]. Dans ce livre, l’auteur essaie de démontrer la longévité des traditions culturelles et la possibilité de les défendre contre l’anti-intellectualisme, courant incarné, d’après lui, par le formalisme. Il s’agit en fait de défendre l’humanisme contre les «barbares» et de sauvegarder, par conséquent, les remparts de l’intelligence et de la culture.

  

Au troisième niveau d’approche se situe l’existentialisme, prôné par le professeur de logique Chaïm Perelman (1912-1984) dans son Traité de l'argumentation qui développe la théorie du discours persuasif, la nouvelle rhétorique. Il se réfère ainsi à la rhétorique argumentative. Il s’intéresse plus particulièrement aux procédés «stylistiques» qui permettent, ou encore  qui sont susceptibles de favoriser, l’analyse des textes dits argumentatifs. Il a reproché à Descartes son rétrécissement du champ d’action dans le domaine philosophique. Certes, l’auteur du Discours de la méthode a bien ouvert la voie aux études scientifiques, mais il a relégué au second plan les problèmes pratiques que rencontre l’homme dans la vie en société. C’est ainsi que va se constituer, sous l’égide de Perelman, ce qu’on appelle «la théorie de l’argumentation». Cette théorie étudie la qualité et la structure des arguments utilisés aussi bien dans le discours de la vie pratique que dans le discours organisé[6], officiel.

 

            En résumé, l’analyse et la compréhension des productions écrites font appel à des matériaux de déconstruction-reconstruction choisis en fonction du texte considéré, du lecteur et des objectifs de la lecture. Les approches sont diversifiées et peuvent eu égard contribuer à entrer dans le texte et à révéler la forme de l’édifice et partant la signification qui s’y cache ou s’y infiltre. L’essentiel n’est pas d’apprécier la construction si imposante qu’elle soit, mais de déterminer, avec plus ou moins d’exactitude, la valeur sémantique et esthétique de ce produit fini, son rapport exprimé ou caché avec les autres textes.


[1] Voir « formalisme russe » de Bruno Hilton (document annexé).

[2] Cf. George Molipié , Dictionnaire de rhétorique, 1997, Le Livre de Poche.

[3] Idem

[4] Idem

[5] Ernst Curtius, La littérature européenne et le Moyen Age latin [« Europäische Literatur und lateinisches Mittelalter, 1948 »], Presses Universitaires de France, coll. « Agora », Paris, 1956 (réimpr. 1986), 2 vol. Curtius rêvait d’une Europe sans frontières. Ce philologue et critique allemand croyait fermement à l’unité culturelle de ce « vieux continent », mais cette unité est l’apanage d’une élite intellectuelle qui devait veiller sur la mise en œuvre de cette vision qui fut en application ces dernières années. On parle désormais de l’Union européenne (UE) ou encore de Communauté européenne. Cf. //fr.wikipedia.org/wiki/Union_europ%C3%A9enne.

[6] Voir à ce sujet Georges Vignaux, 1977, L’Argumentation et  Gilbert Dispaux 1984, La logique et le quotidien).

 

 



22/02/2016
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