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Caractère vocal du langage. Thèses classiques

Abdelghafour Bakkali

"Le langage n'est ni chose ni esprit, à la fois immanent et transcendant, son statut reste à trouver."
Henri Lefebvre, Le la langage et la société, p. 20

 

 

Définir, ou plutôt examiner, le langage reste, pour aujourd'hui encore, une tâche malaisée, parce que « Le langage apparaît à l'examen d'une haute complexité. Il déborde les correspondances prises une à une ut singuli » (voir Henri Lefebvre, Le langage, 1966 :38-39). Il a toujours fait l'objet d'une rigueur spéculative du moment qu'il a, comme on dit, un caractère évanescent. Faut-il décrire les sons, la face acoustico-vocale du langage, ou encore sa réalisation matérielle par l'écriture ou par le biais du langage articulé ? Faut-il observer l'opposition classique du nominalisme, où les mots ne seraient que flatus vocis, sonorités sans contenu, et du réalisme, où les mots indiquent des essences, des idées ? Faut-il, par ailleurs, comme le soutenait Saussure, considérer le langage dans sa dimension « multiforme et hétéroclite » ? Quelles en sont en outre les étapes de la production et de la compréhension du langage parlé ? Autrement dit, comment conçoit-on et produit-on le langage ? Quelles sont les organes qui entrent en lice pur la réalisation de la parole ? Autant de questions qui dégagent a fortiori la complexité et la subtilité des mécanismes impliqués dans la définition du langage.

 

L’étude du langage est en somme « à cheval sur plusieurs domaines, à la fois physique, physiologique et psychique » (voir Saussure, Cours de linguistique générale, 1974 :25). Le langage, d’après toujours l'auteur des Cours, ibid., 25, est une entité qui échappe à une description objective et positive, car il ne se laisse classer dans aucune catégorie des faits humains. Cette dimension philosophique du langage conduit bon nombre de linguistes, imprégnés de théories scientifiques, à dégager les présupposés et postulats sur lesquels doit reposer la « science du langage ». Le linguiste danois Louis Hjelmslev, véritable continuateur de Saussure, distingue la forme et la substance de l'expression ; autrement dit, la substance linguistique et la substance non linguistique. Or, il fonde dans son Langage, 1969 :25 « […] une science qui ne se représente pas seulement le langage comme un agglomérat d'éléments logiques, historiques, physiologiques, physiques, psychologiques et sociologiques, mais qui conçoit avant tout le langage en soi, comme une unité autonome, une totalité d'une nature particulière ».

 

 L'étude linguistique vise désormais la structuration formelle du langage plutôt que son évolution. Pour atteindre cet objectif, le seul moyen possible - comme cela se fait habituellement dans les différents domaines de la connaissance -  c'est la description objective de la manifestation du langage, permettant ainsi de tirer des conclusions plus scientifiques qu’empiriques. Or, Décrire se ramène à s’en tenir aux aspects externes du langage, à dégager les « fonctions » des divers éléments qui constituent l’ «unité langagière », de l'analyser et de la formaliser ; i. e. aller d'un tout cohérent à une unité linguistique de base. Il s’agit de définir le parcours dont les extrémités sont le mot  et la lettre, autrement dit, le monème et le phonème.

 

Ayant un caractère  vocal, le langage, s'il n'est pas sauvegardé par l'écriture ou par des moyens techniques appropriés, se dissipe aussitôt, ne laissant pratiquement aucune trace. C'est pour cette raison, semble-t-il, que les Grecs qualifiaient la parole d' « ailée » et les Latins répétaient, dans ce sens, le dicton Verba volant, scripta manent. Dans son Art de la grammaire, Donatus [1] définit vox  «voix » comme étant « […] de l'air.» (Voir B. Farrington, 1969, La Science dans l’antiquité, p. 249). Priscien [2] parle, dans son Livre II de quatre sortes d’expressions vocales : « articulée, inarticulée, pouvant s'écrire et ne pouvant pas s'écrire. L'expression articulée est celle qui est accompagnée d'une signification par celui qui parle. L'inarticulée n'est accompagnée d'aucune signification. La littérale est celle qui peut être écrite, l'littérale est celle qui ne peut pas s’écrire. » (Voir Farrington, 249-250). Emile Benveniste, dans ses Problèmes de linguistique générale, Gallimard, 1966, 1, 60, estime « […] qu’il n’y a pas de langage sans voix. » Mais, que pourrait-on dire du langage des sourds et muets ?

 

Cette dimension typologique et évanescent du langage n'empêche pas les linguistes de construire des jalons descriptifs issus de l'observation : le langage, se déroulant dans le temps, progresse une fois produit sous une forme linéaire, puisqu’il a un caractère vocal, articulé explique Martinet, 1974 :16. Cette caractéristique, selon toujours l'auteur des Eléments, donne à la langue un agencement que le sujet parlant doit observer dans chaque acte de communication, agencement sous-jacent à la grammaire de la langue - une norme établie et souveraine -. La succession de phonèmes et de monèmes produit une signification directement perçue par le destinataire, maîtrisant bien entendu le même code que le producteur du message. Une modification au niveau de cette linéarité conventionnelle entraîne automatiquement un énoncé asémantique et agrammatical, donc inaccessible, bien que certaines langues ignorent cet « ordre logique » ou SVO. Le latin, par exemple, met indifféremment l'accusatif  à la tête ou à la fin d'une phrase sans que le sens du discours ne soit modifié. La désinence casuelle décide de la fonction de l'un ou l'autre élément de l'énoncé phrastique. L'arabe ancien, surtout dans des situations discursives bien précises, brise aussi l'ordre sujet-objet ou VSO : l'accusatif peut être alors antéposé  au nominatif, ce qui est un écart à la norme classique, mais la marque flexionnelle pourrait éviter au lecteur/auditeur toute équivoque. Celui-­ci perçoit le  message selon la fonction qu'a le segment déplacé.

 

 


[1] Aelius Donatus, grammairien latin du IVe siècle, auteur d’un commentaire et d’une biographie de Virgile.

[2] Grammairien romain (né à Caesarea (Césarée) en Palestine) dont le nom est Priscianus Caesariensis (vers 500). Il est l’auteur d’un important ouvrage de grammaire intitulé Institutiones grammaticae dont le premier des 16 volumes traite des sons, de la formation des mots et des désinences ; les deux derniers volumes sont consacrés à la syntaxe. Cet ouvrage fur à l’origine de la grammaire spéculative aux XIIIe et XIVe siècles.

 



05/10/2010
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