LEXICARABIA

LEXICARABIA

Comprendre la structure de l'emprunt lexical en arabe

L’emprunt lexical

à la lumière de la préface[1] de Kitab al-CAyn

 

Abdelghafour Bakkali

 

« Pour se rendre compte que la langue ne peut être qu’un système de valeurs propres, il suffit de considérer les deux éléments qui entrent en jeu dans son fonctionnement : les idées et les sons ».
Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, p. 155

 

 

 

L

a racine arabe, constituée exclusivement de consonnes, véhicule en théorie une « idée générale ». Cette idée, dont parle notamment l’auteur des Cours de linguistique générale est-elle  le résultat pur et simple de l’association « motivée » des phonèmes ? Si l'on adopte un autre ordre dans l’agencement des « sons » inclus dans l’unité lexicale, qu’adviendra cette idée ? Exprime-t-elle une réalité différente de celle véhiculée par l’ordre initial, une réalité asémantique ? Les sons émis par cette association de phonèmes sont-ils sujets à caution ? Relèvent-ils  d’un système unique et inaltérable, i.e. d’une sorte  d’ « univers linguistique » particulier ? Pourrait-on dire que cette racine se place en dehors du système, parce que les sons  qui constituent ces « unités du langage » appartiennent à un autre système ? Quelles relations y a-t-il entre ces systèmes interdépendants ?

Schématisons,

 

La racine abc = signifié1 (Sé1), sachant que a, b, c  appartiennent à la langue originelle (LO)

abc =  Sé1      a, b, c ª LO.

Notons cependant que

→√abc = Se

Dans ce cas, on aura

abc ¬ LO

abc, /x/ étant un phonème « étranger » ou non attesté dans LO.

On aura donc,

abc ¬ LO

 

C'est dans ce chassé-croisé que résident les principales réponses aux questions posées plus haut. Saussure affirme, 156, que, « […] chaque terme linguistique est un petit membre, un articulus où une idée se fixe dans un son et où un son devient le signe d’une idée ». Les phonèmes basiques de l’arabe ancien obéissent à une série de combinaisons, créant ainsi des signes à deux faces, construits conventionnellement sur des schèmes qui sont eu égard le support phonético-morphologique de ces signes, et produisant ainsi des formes desquelles émane  l’idée directrice. Si cette forme est composée de sons étrangers à la LO, elle sera automatiquement éjectée du système. Cette éjection est spontanée, naturelle.

 

Pour de multiples raisons, le système retient cependant de nombreux termes étrangers tout en les adaptant suivant des critères morphosémantiques et phonologiques appropriés. Le signifié reste inchangé ou subit de légères modifications. Les lexicographes, conscients de l’utilité de ces formes voire de la fréquence de ces unités empruntées, établissent alors un critérium d’une efficacité incontestable. Ils permettent en effet le passage du mot d’emprunt au système conventionnel de la langue emprunteuse. Le transfert se fait selon un procédé morphosémantiques et phonologique qu’il s’avère utile d’exposer pour que notre étude serve de tremplin à une analyse exhaustive de l’apport étranger dans la langue arabe ancienne.

 

 

La lecture de la « Préface » du KA d’Al-Halil b.Ahmad pourrait révéler les différentes strates de l’emprunt lexical observées dans la langue arabe ancienne. L’auteur du premier dictionnaire arabe s’est fixé pour objectif primordial l’étude exhaustive du système lingui­stique de l’arabe ancien dans une préface qu’on estime, à bien des égards, comme l’un des meilleurs traités linguistiques arabes anciens, plutôt comme le précurseur des études ultérieures des faits de langue.

 

Puisque l’étude de la préface du KA revêt une grande importance pour la compréhension du fonction­nement du système morphophonologique de  la langue ancienne, nous allons reproduire, pour une analyse appro­fondie, quelques extraits de cette introduction lexicographique. Après avoir explicité la valeur phonétique des différents sons de la langue, et déterminé le nombre des consonnes employées par l’arabe ancien, il s’engage dans une interprétation morphophonologique fort  pertinente. Il étudie, par exemple, la fonction du alif dans la structure de base du mot. Pour lui, l’alif qu’on retrouve à l’initiale de certains verbes quinquilitères, comme ishankaka, iqsacarra, ishanfara et isbakarra, sert de « support », de « liaison » (wasl), et de ce fait, i n’appartient pas à la structure formelle du mot. L’alif a donc une valeur prothétique. Aussi n’est-il pas supputé dans la structure morphologique du verbe.

 

Al-Halil (KA, 1, 49) cherche, par cette démonstration, à prouver que le mot arabe ne pourrait pas contenir plus de 5 consonnes : le quinquilitère se situe en fait, d’après lui, au sommet, parce qu’une racine arabe authentique n’est constituée que de 2, 3, 4 ou 5 consonnes : « Au cas où vous trouveriez des [racines] ayant plus de 5 consonnes dans un mot ou un verbe, sachez que les consonnes ‘supplémentaires’ n’appartiennent pas à la racine initiale, comme qaracblana dont la racine de base estqrcbl, et cankabut qui est issu de cankaba [√cnkb] ».

 

Or, l'auteur du KA enferme la racine arabe dans une structure dénombrable : un mot arabe ne peut avoir qu’un minimum de 3 consonnes et un maximum de 5. Les bi­litères se ramènent, d’après lui, à une structure trilitère. Pour les mots yad, dam, fam, par exemple, -issus d'un vieux fonds sémitique-, Al-Halil (Ibid., 1, 50) fait remarquer que ces termes sont trilitères dans leur « structure profonde », bilitères dans leur « structure de surface ». Ils renferment en effet les sonnante /w/ et /y/. Ces phonèmes se matérialisent dans les dérivés : le diminutif yudayyatun « petite main » (√ydy ), le verbe damiya < dam (√dmy) et le pluriel afwah < fam  (√fwh).

 

Une autre remarque concernant aussi la structure du mot arabe est formulée par Al-Halil dans sa Préface (Ibid., 1, 52) : le quadri- et le quinquilitère reçoivent impérativement dans leur structure des « consonnes prononcées avec la pointe de la langue », dites Al-huruf al-dalaqiyya qui sont /rln/  ou encore des consonnes labiales, safahiyya, /fbm/.  « Al-Halil a dit : Dans le cas où un mot se présenterait à vous ne renfermant pas une ou deux consonnes apicales ou labiales, sachez donc que ce mot est un créé qui n’appartient pas au langage des bédouins [détenteurs de la saliqa ou « compétence discursive »], parce que vous ne trouverez pas un seul mot quadri- ou quinquilitère- n’ayant pas d’apicales ou de la­biales ». Répondant à l’une des questions de son disciple Al-Layt, l’auteur du KA précise, par des exemples, le caractère discordant des termes kasactag (√ksctg) et hadactag (√hdctg), etc., qui sont, d’après Al-Halil des mots néologiques, des créations issus de mots étranges. Ils ne contiennent pas, selon la règle énoncée plus haut, des consonnes apicales à pointe fine ou des labiales. Les racines quadrilitères « étendues » (munbasit), ajoute-t-il, ren­ferment, dans le système linguistique de l’arabe - et en règle générale - des apicales et des dentales, hormis une dizaine, parmi lesquels on peut citer casgad, qastus, qudahis, ducsuqa, hudca, zuhzuqa, etc. (Ibid., 1, 53). Ces mots sont, semble-t-il, des onomatopées ou des mots d’emprunt obsolètes. Leur structure « discordante » par rapport au « bon usage » est un signe de la précarité de tels vocables.

 

Il y a aussi un autre critère d’identification des mots étranges ou étrangers. Les formes ayant à l'initiale nar- n’appartiennent pas, selon Al-Halil, au répertoire lexical de l’arabe ancien : nargis « narcisse », par exemple, est un intrus. Il est attesté dans  GL, 1, 127, comme étant un mot d’emprunt. Ibn Durayd a, par ailleurs, noté que le schème faclil ne pro­duit que le terme nargis qui n’a pas d’équivalent dans le langage bédouin. C’est donc un mot « créé » (masnuc) ; il fut employé par un poète post-classique (muwallad) qui n’était pas une autorité dans la domaine de l’attestation lexicale. Ceci étant, le rejet de ce lexème doit être catégorique (Ibid., 2, 1183). Ce mot se rattache en fait au pehlevi *nargis venant ou transmis au grec narkissos « personnage de la mythologie qui s’éprit de lui-même en se regardant dans l’eau d’une fontaine, et fut changé en fleur qui porte son nom ». Le latin le retient également, avec la même signification, sous la forme narcissus, devenu *narciz puis enfin narcisse en français.

 

Lorsqu’un mot a le segment -nr à la finale, il est issu d’un fonds étranger, fait remarquer Ibn Durayd (Ibid., 1, 395), qui cite Abu Hatim Al-Sigistani. Ainsi Tannur est-il un emprunt. L’auteur de GL (Ibid., 1, 395) n’ajoute que les « bédouins ne lui avaient pas cependant connu une autre désignation ». Le Coran l’a également employé (XI, 40), parce que les Arabes devaient être entretenus avec un langage qu’ils entendaient. Dans Adab al-Katib, 384, Ibn Qutayba , quant à lui, citant Ibn cAbbas, considère tannur comme un terme commun aux Arabes et aux Persans. C'est pourquoi  Al-Tacalibi, dans Fiqh al-Luga, 316, l’a en effet intégré parmi le vocabulaire propre à ces deux idiomes. Ibn Ginni soutient, de son côté, que tannur, con­struit sur la forme faccul ou facnul, est un lexème qui appartient, avec la même structure, à plusieurs langues ayant entretenu des rapports évidents entre elles (voir Al-Muzhir, 1, 267).

 

Le mot se trouve en fait dans d’autres langues sémitiques, en hébreu (*tannur), en araméen (tannura), etc. Il est issu, semble-t-il, du mot composé bayt nur, c’est-à-dire « foyer ». Al-Gawaliqi, dans son Al-Mucarrab, 214, estime que le mot en question provient *tanura pehelvi. Il appartient en somme à un prototype ancien du moment qu’il fut actualisé avec la même forme et le même sens par plusieurs communautés linguistiques. Fraenkel prétend que le mot serait passé à l'arabe par l’intermédiaire de l’araméen. Si l’on admet cette hypothèse, comment alors a-t-il été transmis au pehlevi ? La reconnaissance précise de la transmission d’un certain nombre de termes pose encore, et avec une acuité toute particulière, des problèmes ardus au linguiste. La résolution de ces problèmes nous amène à formuler des hypothèses. Ce qui ne répond pas, d'une manière irréversible, à la question fondamentale : A quelle communauté linguistique appartient tel ou tel mot  ayant connu un usage universel ?

 

Dans la tradition lexicologique ancienne, la question de savoir si un mot appartient à part entière à la langue arabe est résolue par le recours à la morphologie systémique de celle-ci. Al-Halil  refuse d’admettre - comme nous l’avons signalé supra - qu’un mot n’ayant pas dans sa structure des pho­nèmes apicaux ou labiaux puisse appartenir au lexique de l’arabe ancien, bien que le terme attesté ait été employé par la poésie archaïque à laquelle se référaient constamment les grammairiens et les lexicographes anciens. Les unités lexicales  ducsuqa et guhaliq, par exemple, n’ont été enregistrés par les lexicographes, du moment qu’ils ne contiennent pas, selon l’auteur du KA, la fricative pharyngale sonore [c] et l’occlusive dorsale profonde glottalisée [q]. Il note à ce propos, in KA, 1, 53, que « […] Si les termes ducsuqa et guhaliq ne contenaient pas les lettres c et q, ils seraient inadmissibles. Lorsque le  c et le q entrent dans la structure d’un mot, ils le rendent plus expressif, grâce surtout à la netteté de leur sonorité ».

 

Il en est de même pour les quadrilitères onoma­topéiques dépourvus des apicales et des labiales : ils n’ont d’existence dans le répertoire lexical arabe que parce qu’ils renferment les phonèmes /c/ et /q/, comme dahdaq et zahzaq (Ibid., 1, 54).

 

Récapitulons. Al-Halil semble égrèner dans sa Préface lexicographique des critères fonctionnels pour l’identification des unités lexicales arabes authentiques. Ce procédé phonético-morphologi­que est pertinent parce qu’il établit une distinction entre le mot arabe authentique et le mot d’emprunt ou néologique. Le schéma suivant résume, en quelque sorte, les critères d'identification établis par l’auteur du KA.

 

Soit l’Unité lexicale arabe (UL)   =  abc  = racine triconsonantique

                                                         =  abcd   = racine quadriconsonantique

                                                         =   abcde  = racine quinquiconsonantique

                                    Mais si UL   =  ab = racine biconsonantique,

 

On a structurellement √abx, x étant la consonne incluse dans la structure profonde de l’UL.

UL  = abcdW apicales (A) (rln) ou labiales (L) (fbm)   UL ¬ LO

UL = abcdÍ AL UL ª LO                              

UL = nrcd ¬ LO (nr- segment à l’initiale de l’UL)

UL  = abnr ¬ LO (-nr à la finale de l’UL)

UL = abcd WAL UL ¬ LO

Mais, si abcd  Í c et q UL ¬ LO

 

 



[1] Je présenterai ultérieurement dans un article autonome  la traduction intégrale de l’importante préface du KA d’Al-Halil b. Ahmad qui est eu égard un traité linguistique d’avant-garde.



05/08/2011
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