LEXICARABIA

LEXICARABIA

La fonction anecdotique en biographie 1/3

Abdelghafour Bakkali


 Dans cet article, je vais essayer de cerner la fonction de l'anecdote surtout lorsqu'elle focalise sur un personnage historique ou légendaire. Je m'appuierai plus particulièrement sur les anecdotes consacrées au grammairien et lexicographe arabe Al-Khalil b. Ahmad Al-Farahidi.


 

 

« Les anecdotes sont un champ resserré où l’on glane après la vaste moisson de l’histoire ; ce sont de petits détails longtemps cachés. »
Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, p.25
       

    L’anecdote, dérivé du latin anecdota qui est issu du grec anekdota ανεκδοτα « choses inédites », raconte des faits insolites, généralement peu connus, et qui se déroulent généralement à la marge de l’histoire d’un protagoniste ou carrément, à son insu. L’Anekdota ou Histoire secrète de Justinien serait le titre de l’ouvrage de Procope de Césarée, le premier qui eût utilisé ce mot comme titre d’un livre. Ainsi l’anecdote a souvent été considérée comme étant un « récit d’un détail historique », « d’un aspect  secondaire », d’« une particularité historique », ou encore d’un petit « fait curieux », « de petits détails longtemps cachés ». Si ce genre d’écrit se contente du détail des circonstances, il n’a nullement l’intention de dégager la portée de la narration ou de prétendre à la généralisation. 

 

          Pour apporter plus de lumière sur le concept, nous pourrions inévitablement se référer à des dictionnaires de langue. Le Robert le définit comme étant une « Particularité historique, petit fait curieux (épisode, événement, mot, repartie, trait…) dont le récit peut éclairer le dessous des choses, la psychologie des individus. » Quant au TLF, nous relevons une définition plus pertinente de l’anecdote. C’est un « petit fait historique survenu à un moment précis de l’existence d’un être, en marge des événements dominants et pour cette raison souvent peu connu. » Elle est par ailleurs une « petite aventure vécue » dans laquelle on souligne le pittoresque et le piquant. Ce type d’écriture aurait donc une affinité avec la nouvelle, genre où excelle notamment Maupassant au XIXème siècle. 

 

        Ceci étant, on recourt souvent à l’anecdote pour dévoiler un aspect peu connu d’un personnage historique ou légendaire, et sur lequel focalise la narration ou encore le discours historique, laquelle  tendra à mettre à nu sa psychologie, ses mœurs, ses qualités et ou ses défauts. Nous allons dans cet article nous intéresser à Al-Khalil b. Ahmad Al-Farahidi, l’éminent grammairien et lexicographe arabe du IIème siècle de l’Hégire/VIIIème de l’ère chrétienne. Les biographes de l’auteur du Kitab Al-‘Ayn, le chef-d’œuvre de cet initiateur incontestable de la lexicographie, rapportent dans leurs abondants écrits des histoires qui sont susceptibles de dévoiler le tempérament et les aptitudes cognitives et intellectuelles du maître du mètre arabe.

 

       Nous avons choisi à cet effet quelques anecdotes pour qu’on saisisse à bon escient le véritable talent de notre auteur, qu’on essaye de distinguer le vrai du faux, de la narration de l’histoire.

 

Anecdote 1

 

        Le cri de la marmaille emplissait les ruelles de Basra en cette année 112/730. Un homme, d’une laideur repoussante, passa à dos de mulet. Des gamins, curieux, s’approchèrent du cavalier et se mirent à le dévisager avec espièglerie. Ne pouvant supporter leur effronterie horripilante, il voulut tout d’abord les éviter, mais leur cadet s’approcha davantage de lui et dit d’un air moqueur à ses camarades : 
Regardez bien le poète de Basra, le défenseur de Banu Tamim ! Regardez Al-Farzadaq[1], et dites bien si vous pouvez voir un homme aussi laid et répugnant que cette créature !...
    Les enfants éclatèrent de rire bien qu’Al-Farazdaq cherchât vainement à les intimider par un regard courroucé. S’apercevant de leur obstination à le railler, criant et hurlant, il clama son indignation d’une voix rauque et rude : 
       Avec des yeux rouges, ils t’on dévisagé,
       Comme regardent les boucs le couteau du boucher.  
          Ayant finalement peur que Jarir, son farouche adversaire, apprît l’incident, le poète baissa l’arme de riposte devant cette marmaille impavide, et se retira en fouettant son monture.

 

          Réelle ou créée de toutes pièces, cette anecdote montre qu’Al-Khalil éprouve, dès sa tendre enfance, une certaine répulsion contre un poète connu par ses invectives mordantes et sa violence verbale à toutes les circonstances. Certains biographes tendent cependant, à travers cette anecdote, à mettre l’accent sur la personnalité la personnalité, les conditions de vie et le milieu social dans lesquels évolue ce personnage prodige.

 

Ce type écriture, libéré des contraintes historiques assez rebutantes et marquées par une rigueur documentaire, leur sert de tremplin pour mettre en exergue l’éducation du protagoniste. Cette mise en valeur d’un trait de caractère conduira à dévoiler sa psychologie. Pour qu’on puise s’y infiltrer, on commence par déterminer les traits saillants de cette petite aventure vécue.

 

     A travers cette anecdote donc, on relève aisément qu’Al-Khalil, livré à lui-même, comme d’ailleurs tous les enfants de la masse populaire jusqu’à nos jours, rôde en badaud dans les ruelles populeuses et bruyantes de Basra, sa ville natale. Meneur d’un groupe de garnements, il accable de quolibet le détenteur de la clé de la satire à cette époque. Il cherche à l’intimider, le mettre hors de ses gonds, le contraint à basculer dans une situation d’insécurité pour le forcer à baisser la langue, si l’on ose dire, et admettre sa défaite face à un enfant, cet «âge sans pitié », comme disait La Fontaine, devant un enfant qui brillera dans les années à venir. Celui-ci l’oblige donc à s’esquiver la queue entre les jambes devant tout le monde. Cette provocation puérile se dégénère en agressivité verbale qui ne décèle pas seulement, d’après une opinion communément admise, le « mauvais caractère », un comportement arrogant du sujet, mais aussi  et surtout fait émerger une certaine présence d’esprit précoce du futur grammairien et son penchant vers la combativité. Celle-ci est souvent suivie d’une attitude méprisante qui eu égard « caractérise [en fait] le dynamisme d’une personne qui s’affirme, ne fuit ni les difficultés ni la lutte. »[2]                          

 

           Ce caractère combattif animera Al-Khalil pendant toute sa vie. Dénigrant presque souvent les êtres et les choses, la platitude d’une vie monotone et égoïste, une science courtisane, il met en jeu toutes ses facultés intellectuelles pour s’échapper à l’obséquiosité de cercles enfermés dans la médiocrité et l’arrivisme, en dépit même de l’insuffisance de moyens qui bloquent souvent son élan, ou plutôt met sa famille dans la gêne.

 

   On pourrait par ailleurs envisager cet aspect comportemental sous un autre angle. Cette réaction agressive, qui réduit son adversaire en nullité parce qu’incapable d’écraser la riposte de ses jeunes adversaires, serait-elle donc due à des frustrations précoces du sujet, à une quelconque insatisfaction, à un manque d’affection ou tout autre handicap psychologique ? Cet état de chose, si pertinent qu’il soit, ne pourrait être vérifié faute de documents qui focalisent spécifiquement sur la vie en famille d’Al-Khalil. On ne dispose donc que d’hypothèses. L’enfant serait-il élevé au sein d’une famille disloquée, déchirée par une mésentente conjugale, par la rudesse du père ou de la mère, par leur tendresse excessive, ou un tout autre problème affectif qui aurait généré un enfant instable, hyperactif  et fougueux ?

 

Flèche.gifLa fonction anecdotique 2/3

[1] Voir Charles Pellat, Langue et Littérature arabes. L’auteur rapporte à la page 81 la rivalité quasi obsessionnelle entre A-Farazdaq et Jarir.

[2] N. Sillamy, Dictionnaire de la psychologie, p. 18

 



30/09/2018
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Ces blogs de Littérature & Poésie pourraient vous intéresser

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 29 autres membres