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Identifier le code iconique de la BD

Abdelghafour Bakkali 

"[...] cette définition de l'art comme un langage (...) est fondée puisque l'art permet à l'artiste de mieux s'exprimer, à lui-même, ses aspirations intérieures mais aussi de les faire percevoir aux autres, de leur communiquer les richesses secrètes, ressenties ou créées, qu'il désire leur transmettre. (...) à ce parler, la nature a fourni son vocabulaire, l'âme de l'artiste son fonds; et, comme tout langage, il pose maintenant le problème de sa forme. Communiquer quelque chose, mais d'une certaine façon! Ne poursuivre que la clarté du sens et la correction de la syntaxe établie ne sortirait pas du domaine utilitaire. Pour qu'il y ait art, il faut que la forme, de même que le contenu, atteigne une qualité propre à lui donner un prix aux yeux des autres."
René Huyghe, Dialogue avec le visible, 1955, p. 101.

 

  

   

Bien qu'il n'existe pas de définition canonique de la BD, elle a été considérée comme le 9ème Art par Morris, pseudonyme de Maurice de Bévère, créateur de Lucky Luke. Au sein du journal Spirou (créé en 1938), Morris anime en collaboration avec Pierre Vankeer, la rubrique Neuvième Art depuis le 17 décembre 1964. Avant cette date, la BD était un genre méprisé parce qu'elle semble se figer dans le ressassement des sujets qui semblent n'intéresser que les enfants. Mais, la qualité des productions et les intentions avisées des artistes orienteront désormais le devenir de cet art. Ne pas confondre cependant la « bande dessinée » qui est un art et les « bandes dessinées » qui sont la matérialisation de cet art. Les «bandes dessinées », ou BD, désignent grosso modo une création objective mise pour un genre. Elles sont de ce fait un moyen d'expression qui s'appuie essentiellement sur le dessin et le texte. Ce moyen de communication est généralement présenté sous forme narrative. Francis Lacassin, fondateur du Club des bandes dessinés, et Yves Frémion, critique de bandes dessinées, notent  dans Encyclopaedia Universalis,1995 : 3, 800c que « Ce récit est fait au moyen d'images dessinées (à la différence du photo-roman) fixes (à la différence du dessin animé) à l'intérieur desquelles figurent les sons : bruits, commentaires, dialogues ; ces dessins s'inscrivent en général dans une réserve blanche aux contours irréguliers, dénommée en anglais balloon, en français ballon, bulle, ou phylactère. » Le français bande et l'anglais strip renvoient en fait à l'image et à l'idée d'alignement. Robert retient que la bande dessinée est une « suite de dessins qui racontent une même histoire ou présentent un même personnage (dans un journal, une publication) » ; ce dictionnaire le rattache au mot cartoon qui est un mot anglais qui signifie « image ».  La BD est de de ce fait un "mode de narration utilisant une succession d'images dessinées, incluant, à l'intérieur de bulles, les paroles, sentiments ou pensées des protagonistes." (Larousse). 

 

La BD, apparue aux Etats-Unis sous sa forme actuelle avec le phylactère intégrée à la vignette, est une forme du récit, dont la thématique pourrait se réduire à l'enquête policière, à la science-fiction ou à l'aventure. Elle a, dès le début, été destinée au public enfantin puisqu'elle a été considérée comme un « art mineur », mais progressivement, elle arrive à intéresser un public de plus en plus large. À partir de 1949, « Les grandes sagas d'aventure se poursuivent, tandis que les créateurs se tournent vers une expression humoristique beaucoup plus intellectuelle : le graphisme, rapide et expressif, et la technique narrative centrée sur les réflexions intérieures des personnages interpellent directement le lecteur dans son identité, offrant souvent des prolongements philosophiques aigres-doux sur la société américaine. » (Voir Christian Baylon, 1991, Sociolinguistique, société, langue et discours, Paris, Nathan (NU : Linguistique générale). Pendant les années 70 du siècle dernier, ces types de BD étaient publiées, entre autres, dans le détestable Charlie Hebdo qui, comme d'ailleurs les autres magazines français de BD telle que Pilote, connaissent un déclin depuis déjà plusieurs années, et pour revenir sur le marché de la vente, ils semblent s'engager piteusement, sous l'égide de l'information impérialiste crasseux téléguidée par le sionisme, à diriger contre les Musulmans un racisme hideux et intolérable.  Par contre, le Japon occupe, en termes de vente, la première place dans le monde ; et ce depuis 2010. Les sujets de BD, quoique d'une diversité étonnante, ne doivent pas, à mon sens, s'attaquer à des valeurs qui, généralement, ne plaisent pas aux sorciers du capital et de l'hégémonie impérialiste. La suite, tout le monde le connait. 

 

La BD, art du temps comme le cinéma, est en définitive une « narration en images dessinées associées généralement à des textes, imprimée et diffusée sur support papier. » (Voir Alain Chante[1], 1996, La Bande dessinée, CRDP/CDDP Languedoc-Roussillon (99 réponses sur…, Fiche 1). Ayant adopté la forme du livre (case, strip, planche, recto-verso, reliure, etc.), elle emprunte les techniques  du cinéma au niveau du scénario. Inversement, le Septième Art, en vue de développer ses techniques, emprunte des recettes à la BD. Celle-ci s'apparente aussi au théâtre. « Ces deux arts de convention transforment un texte en spectacle, jouent sur l'espace temps, partagent des décors stylisés, des gestuels marqués, le goût du masque et se fournissent mutuellement des sujets d'adaptation. » (Voir A. Chante, Fiche 11). Quels sont donc les éléments constitutifs de la BD ou encore quel code utilise-t-elle ?

 

Rappelons que « […] chaque fois que quelque chose est dit avec l'intention de le dire, il y a langage. » Or, la BD a son propre code, son propre style, ses iconèmes caractéristiques. Ce code ou ces iconèmes  constituent autant de signes qu'il est indispensable de reconnaître pour que la lecture soit plus patente. La construction  - ou plutôt l'écriture - de la BD a ses propres matériaux, ses repères, son organisation de l'espace et du temps. Si dans le langage verbal, les signes sont énormes (le français en compte plusieurs millions), les iconèmes pourraient être dénombrés. Claude Cossette fait à juste titre remarquer qu'« Avec les 26 lettres de l'alphabet français, on peut aussi bien composer les 1000 mots du français fondamental, les 3000 mots du vocabulaire courant, les 50,000 mots du Petit Robert ou les 200000 articles du Grand Larousse encyclopédique. »

 

Cossette précise par ailleurs que «Jusqu'à un certain point, le nombre d'iconèmes pouvant être dénombrés dans un message iconique donné est variable. En effet, tout message est constitué d'actants et de prédicats. L'actant, c'est la réalité sur laquelle on énonce quelque chose. Le prédicat, c'est ce qu'on énonce sur un actant. »[2] Les iconèmes, qui peuvent eu égard disséqués en sous-iconèmes, constituent les composantes iconiques de l'image. Prenons, par exemple, une image constituée de maison, personnage, champ, vache, ciel, nuage, soleil. Or, ces sept principaux iconèmes composent l'image que nous regardons ou que la presse ou la télévision présente. Mais, l'iconème maison es susceptible d'être fragmenté en sous-iconèmes, ou encore « iconèmes-disséquants » si l'on reprend la formulation de Claude Cossette. De même, la ligne d'horizon pourrait être saisie comme étant un autre sus-iconème associé à ciel. Roland Barthes, étudiant une annonce publicitaire, retient que cette image contient trois messages : le message linguistique dont le es supports sont la légende et els étiquettes, et le message iconique, composé de signes discontinus, qui est interprété en plan dénotatif et plan connotatif. D'abord, on décrit l'image pure puis on dénote le message inhérent à cette composition iconique[3]. Ceci étant, ce type de codage donnera à l'image analysée sa véritable profondeur. Barthes semble faire la distinction entre les signes linguistique et les signes dits analogiques pour que se précise la singularité des signes iconiques. « Selon une étymologie ancienne, le mot image devrait être rattaché à la racine imitari. Nous voici tout de suite au cœur du problème le plus important qui puisse se poser à la sémiologie des images : la représentation analogique (la « copie ») peut-elle produire de véritables systèmes de signes et non plus seulement de simples agglutinations de symboles ? Un « code » analogique est -non plus digital- est-il concevable ? On sait que les linguistes renvoient hors du langage toute communication par analogie, du « langage » des abeilles au langage par gestes, du moment que ces communications ne sont pas doublement articulées, c'est-à-dire fondées en définitive sur une combinatoire d'unités digitales, comme le sont les phonèmes. »[4] D'autres éléments de nature iconique seront par ailleurs identifiés et pourront participer à la compréhension du message iconique.

 

Dans cette même perspective, nous sommes censés identifier lors de cette lecture-compréhension les ingrédients iconiques suivants :

 

-   Les cases et vignettes : ces deux termes sont utilisés indifféremment, à tort bien entendu. La case est plutôt le cadre, le contenant (contenant du texte ou de l'image) ; la vignette le dessin qui peut exister sans cadre, sans être dans une case. (f.25) :

 

 

      

1 case

 

   1 vignette

 

 

 

 

     3 vignettes

 

-  Le strip (aphérèse de comic strip qui désigne aux Etats-Unis des BD humoristiques de quelques cases) qui est une bande disposée sur une ligne, ou plus exactement, un segment de BD, composée de deux ou trois cases (unité de construction de la BD classique). Les strips sont ensuite regroupés en planche (3 ou 4) pour une publication en album (recueil de planches qui raconte une histoire). Le strip peut, par ailleurs, être fragmenté si des petites cases se superposent (f. 26).

 

 

 

 

 

 

 

 

        Strip

 

 

 

 

 

 

 

 

Strip fragmenté

 

 

 

                                                                                                                                   strip

 

-   La planche est grosso modo le substitut de la page d'un livre ; elle est l'unité de publication des albums, comme la presse hebdomadaire ou mensuelle (alors que le strip l'est pour la presse quotidienne) (f.27).

-   L'espace intericonique est habituellement blanc ; il a un rôle spatial puisqu'il sépare les cases et qu'il permet de mieux les individualiser. Il indique par ailleurs le sens de la lecture et il a une fonction temporelle (ellipse du temps) (f. 28)

-    L'incrustation estune vignette placée en superposition sur une (ou plusieurs) autres. Elle traduit la concomitance des événements des deux vignettes et donne un effet de loupe.

-  La bulle ou ballon ou phylactère (fumetto en italien), canal permettant de faire passer des expressions verbales, sonores et gestuelles,  « […]est une surface délimitée, généralement blanche contenant du texte représentant les paroles ou les pensées d'un personnage, et relié à cet émetteur par un appendice. » (A. Chante, f. 32) La bulle contient aussi des signes de ponctuation agrandis, des idéogrammes, des images, l'essentiel des émissions sonores. Les anachronies narratives (flash-back) y sont généralement intégrées.

 

 

 

                                                                                                                                   Bulles

  

-    Le récitatif ou le fragment de texte qui se place en principe sur le dessin, et occupe ainsi toute la partie supérieure de la page (localisation spatio-temporelle, description, explication, ton de l'histoire), et établit une relation directe entre l'auteur et le lecteur de la BD. On utilise conventionnellement des majuscules dans les récitatifs (dans les bulles, on se sert exclusivement des lettres minuscules).

        

 

-   Le plan recouvre plus ou moins trois notions : primo, il est une fraction de la profondeur de champ (avant, arrière-plan) ; secundo, il est un effet de montage du plan fixe qui est en BD une succession de plusieurs cases où le décor est présenté dans le même plan et le même cadre; tertio, un type de cadrage, avec une échelle des plans (allant du plan très large au plan le plus serré sur un détail). Pour ce troisième plan, on peut citer, en premier lieu, des plans privilégiant le décor (le plan général situe le décor dans un ensemble plus vaste, le plan d'ensemble est la totalité de la scène ou du décor). Viennent les plans privilégiant les personnages (le plan moyen présente le personnage vu en pied, le plan américain le présente jambes coupées, le plan rapproché se limite à la taille, le plan aux épaules ou premier plan, le gros plan insiste sue la  partie du corps ou de l'objet, le très gros plan fixe un détail du gros plan, tel qu'un œil.

 

-  Le panoramique en BD : il s'agit d'un terme emprunté au langage cinématographique. Il « ralentit le temps de lecture, souligne les détails, accompagne le déplacement d'un personnage. » (Ibid., f. 43) ; il est suggéré par une seule grande vignette ou par des vignettes juxtaposées découpant un même décor ou un même sujet (panoramique fractionné).

-    Le champ contrechamp : « Le champ contrechamp est la présentation contiguë  de deux vues, dont la deuxième est dans la direction quasi opposée à la première, à la suite d'un pivotement ou d'un mouvement circulaire autour du sujet. » (Ibid., f. 44).

 

-    Le fondu enchaîné est la transition entre les différentes séquences d'une BD ; il se matérialise par un flou qui se précise, une case noire qui s'éclaircit, une case toute petite qui s'élargit, et inversement. Il est emprunté également au cinéma (apparition et disparition progressive d'une image).

 

Ceci étant, la lecture et la compréhension de la BD passe nécessairement par la reconnaissance de ses composantes, parce que celles-ci ont la vertu de constituer la texture de ce type de production. L'auteur de BD est généralement astreint à se servir de cette technique pour asseoir un moyen d'expression artistique et non pas un produit de délassement éphémère.


[1] Lire un article récent (décembre 2010) du même auteur sur « La culture de l'information, un domaine de débats conceptuels », http://w3.u-grenoble3.fr/les_enjeux/2010/Chante/index.html

[2] Lire « Le vocabulaire iconique : les iconèmes », http://www.comviz.com.ulaval.ca/module1/1.4_vociconique.php

[3] Pour d'amples précisons sur la démarche bartienne,  lire « Rhétorique de l'image » publié in Communicaions , Volme 4, N°4, pp. 40-51, plus particulièrement pp.40 et sq.

[4] R.Barthes, « Rhétorique de l'image », in Communications, Volme 4, N°4, pp.40-51



03/10/2012
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