LEXICARABIA

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Les procédés de persuasion : les "lieux".

Abdelghafour Bakkali

 

 

« Il semble [...] qu'il y ait rhétorique partout où les mots prennent le pas sur la pensée, se mettent en évidence, appellent l'attention sur leur ordre et leur composition. Ainsi parle-t-ondes belles phrases et des « raisonnements sonores » par lesquels un écrivain, un orateurcherche à séduire son public; du « beau vers », ce moule tout fait où le poète s'efforce decouler sa pensée. »
Paulhan, Fleurs Tarbes, 1941, p. 206.

 

 

 

 

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Dans cet article, nous allons exposer le fonctionnement de l’argumentaire dans les textes écrits. Pour atteindre cet objectif, nous proposerons une démarche pour le classer et le cataloguer des lieux, c’est-à-dire sérier les types d’arguments que l’on utilise dans le dessin de persuader l’interlocuteur. Nous allons par la suite essayer de répartir ces lieux qui constituent la clef de voûte de la compréhension voire la composition des productions écrites. Cette répartition ne repose pas sur le genre de ces écrits mais surtout sur les situations de communication de base, appelées dans la rhétorique traditionnelle genera causurum qui distingue la judiciaire, la délibérative et l’épidictique. L’article présentera en troisième lieu une démarche pour l’analyse rhétorique du discours écrit ; laquelle repose essentiellement sur le repérage du message, le recensement des lieux et sur le classement des figures de style qui devraient être mises constamment en relation avec les arguments identifiés.

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Nous allons, de prime abord, focaliser notre attention pour le classement des lieux non pas sur la structure textuelle, c’est-à-dire la disposition des parties du texte, ou sur l’aspect rhétorique ou élocution du texte-support ou encore texte à analyser mais sur l’invention ; autrement dit sur le repérage des thèmes, et plus particulièrement l’argumentaire sur lequel s’est appuyé le destinateur dans l’intention de persuader le destinataire ou le lecteur du texte produit de la justesse ou de l’aberration de la thèse développée. Rappelons que derrière des arguments visibles, explicites, d’autres se cachent et exigent, par conséquent, de l’énonciataire une certaine attention, plutôt des compétences, pour le décodage du message émis; d’autres encore s’emboîtent comme des poupées russes. Pour illustrer cet aspect implicite de l’argumentation, on a souvent cité l’exemple classique du cyclope Polyphème, fils de  Poséidon et de la nymphe Thoosa, au troisième chant de l’Enéide de Virgile (v. 660)[1] : Virgile décrit en effet la manière dont le géant aveuglé par Ulysse marche pour se rendre de sa grotte à la mer et note qu’un sapin lui sert de bâton. Cette remarque est considérée comme un argument allusif qui a pour fonction de dévoiler la stature gigantesque et effrayante de ce personnage mythique. De cet argument caché, on peut facilement tirer un syllogisme:

-         Quiconque marche un sapin à la main est un géant.

-         Or «Polyphème» marche un sapin à la main.

-         Donc «Polyphème» est un géant. 

 

Cet argument est donc un lieu implicite. Devant la diversité des lieux sur lesquels reposent les procédés persuasifs, comment pourrait-on définir un «lieu»? Notion encore mal explorée, parce que personne n’a pu la définir avec précision. L’expression lieux communs  est issue du latin loci communes qui est la traduction du grec topoi koinoi qui sont grosso modo « des arguments, développements et preuves applicables à tous les sujets » ou plus récemment l’ « idée, sujet de conversation que tout le monde utilise » ou encore « image, façon de s’exprimer qu’un emploi trop fréquent affadie » (cf. Robert).  Kibédi Varga, in Discours, récit, image, 1989,  p. 41,  tente de la définir. Pour lui, un «[...] lieu est un terrain d’entente -  S’il est vrai que pour persuader, il faut, comme le dit le fondateur de la « nouvelle rhétorique » Chaïm Perelman, s’adapter à son auditoire - mais ce moment d’accord doit fonctionner comme argument. Autrement dit, une vérité générale, une banalité, ne devient lieu commun que dans le cadre d’une argumentation. Le lieu est donc un terrain d’entente stratégiquement choisi.»

 

Ceci étant, on est donc en mesure de repérer quatre terrains d’entente. On les range selon le degré croissant de perceptibilité en  implicite/ explicite et abstrait/ concret.

 

D’une part, les lieux implicites sont aussi appelés «prémisses générales» dans la rhétorique traditionnelle ; c’est-à-dire chacune des deux premières propositions d’un syllogisme, ou encore des arguments dont découle un raisonnement. L’énonciateur part, en vue d’être écouté, approuvé, cru, du principe que tout être humain a instinctivement des préférences. Ces préférences peuvent être ordonnées grâce aux trois couples de concept en : le plus/ le moins, le réel/ le non réel et le possible/ l’impossible. Ayant l’intention de persuader le destinataire, l’énonciateur mise sur l’entente en estimant que les préférables sont du côté du plus, du réel et du possible. On préfère en effet la richesse à la pauvreté, la réussite à l’échec, la grandeur à la médiocrité, le mariage au célibat, la paix à la guerre, etc. Il arrive aussi qu’on préfère l’imaginaire à la réalité, la mort à la vie, etc. « Pour découvrir le but du destinateur et son message, il convient d’étudier et de chercher à expliciter le système des préférences implicites d’un texte.» (Ibid., p. 42)

 

Les exemples suivants pourraient à bien des égards illustrer cette situation d’énonciation : dans un discours syndical, de la manipulation des masses, on se réfère particulièrement aux « préférences» de la population active et on ordonne ces préférences du plus au moins, des attentes les plus urgentes aux attentes les plus secondaires. Le but est de rallier les participants à sa cause. Il en est de même pour la publicité qui mêle harmonieusement, et dans des intentions bien arrêtées, le réel et le non-réel voire le possible et l’impossible voire le vrai et le faux, afin de convaincre la population visée à consommer. Et les exemples ne maquent pas dans le discours idéologique, culturel, économique. Il suffit d’identifier les intentions du producteur du discours ; lesquelles se répercutent sur son propre dire.

 

Les lieux formels, d’autre part, varient selon les manuels. Ils reflètent les cadres généraux de la pensée. La définition (avec sa forme lâche) est souvent utilisée dans des intentions argumentatives.  On y recourt pour qu’un terrain d’entente soit établi entre les protagonistes de la communication. Les notions utilisées dans le discours auront à peu près la même signification pour l’un et l’autre interlocuteur. Il s’agit en fait de la définition officielle que propose un dictionnaire ou une définition forgée par l’énonciateur selon la situation et le thème débattu. L’essentiel c’est d’avoir plus ou moins les mêmes notions de référence. Vient ensuite la division (ou l’énumération). Persuader, c’est multiplier, plutôt varier les stratégies de persuasivité. Ce lieu de division permet le dénombrement d’un certain nombre d’arguments classés selon une certaine logique. Il est aussi un moyen d’amplification.  Notons que la définition et la division sont des lieux descriptifs. Ils visent à essentialiser une chose (objet, phénomène, événement).

 

A cela s’ajoute la relation de cause à effet. Dans ce cas, l’énonciateur vise à insérer une sorte de canevas logique dans une continuité discursive. Le discours s’articule donc selon une démarche qui s’appuie sur un raisonnement permettant la progression de la démonstration. On s’efforce, par le procédé de causalité à rendre un fait intelligible, acceptable. C’est le rapport de cause  effet. « Tout a une cause, et, dans les mêmes conditions, la même cause est suivie d’un même effet ». Il y a donc causalité entre le chômage et les protestations sociales, entre le Printemps arabe et le despotisme.  La comparaison et le contraire sont également des lieux formels. Ceux-ci semblent ordonner les choses selon une disposition qui tienne compte du rapport du comparé au comparant, de l’affirmation à son opposé ou de l’idée affirmée à une antiphrase. Ce sont des figures de style qui consiste en une mise en relation de deux réalités qui se partagent des points de similitude ou de différence. Elles établissent une analogie entre les idées ou les objets. Les lieux communs explicites sont aussi considérés comme des lieux formels. C’est une entente, plutôt une adhésion, du sujet parlant à des normes admises comme souveraine dans une communauté donnée, on peut envisager deux normes essentielles. D’abord celles qui sont retenues de  manière directe, telles que les sentences et les maximes ; ou de manière indirecte comme les exemples et les citations d’autorités. Dans ce type de lieux, le texte argumentatif ou à caractère persuasif revêt un caractère polyphonique. Le destinateur  «initial» (le scripteur ou l’orateur), dans un dessein persuasif pur, fait entendre plusieurs «voix» afin que sa démonstration revête droit de cité. Il y a donc une sorte d’imbrication raisonnée et stratégique de la «voix» du scripteur et celles des «autorités» auxquels il se réfère. L’ensemble de voix obtenues concourent au même but, celui de convaincre le destinataire.

 

Avec les lieux configurationnels nous allons clore les différentes catégories de lieux formels. Dans un texte à intentions persuasives, le public à qui s’adresse le locuteur est susceptible d’être persuadé par le mode de pensée qui l’anime, en l’occurrence les courants littéraires qui sont également les courants de pensée. Cette population cible peut être persuadée par les normes morales partagées, les principes religieux, des situations humaines, parce que celles-ci suscitent plus ou moins  les mêmes réactions chez les uns et les autres.

 

En complément à notre exposé, nous allons maintenant proposer une démarche de la répartition de lieux. Ainsi, pourrait-on répartir les lieux, non pas selon leur genre, mais selon les situations communicationnelles de base, appelées dans la rhétorique traditionnelle genera causarum qui « désigne notamment les subdivisions méthodique de la pensée ». On distingue essentiellement la judiciaire, la délibérative et l’épidictique.

 

La judiciaire qui est le modèle cicéronien qui continue à être pratiqué dans les textes argumentatifs. Celui qui produit un texte le destine essentiellement à des lecteurs potentiels. Sa situation de communication ressemble à un «tribunal». Ce tribunal est à même de juger les faits que l’énonciateur défend ou réfute. Dans ce cas, le destinateur et le destinataire sont dans un rapport d’autorité, de force. L’enfant et l’élève, par exemple, sont soumis à la même situation « juridique » lorsqu’ils sont devant les parents ou les enseignants. Ce type de discours privilégie la narration : l’événement relaté a eu lieu dans le passé. Le narrateur cherche par le biais de la narration à exposer à  son auditoire  un événement passé soumis au « jugement» afin qu’on adopte, dans l’avenir, une position à son égard, un acte qu’il faudra accomplir.

 

La délibérative ou l’éloquence délibérative serait, à bien des égards, le genre persuasif par excellence : l’énonciateur essaie, grâce à un discours structuré et  délibérément persuasif, d’amener le destinataire à prendre une décision, à agir ou à penser comme lui. C’est le cas, par exemple, du discours idéologique, qu’il soit de nature politique ou religieux. Le rapport entre l’émetteur et le récepteur n’est pas le même que celui de la « judiciaire». L’un n’a pas de pouvoir, ni d’autorité sur l’autre. Le premier cherche tout simplement à ce qu’on admette sa thèse selon une stratégie de persuasivité rigoureusement établie. C’est pourquoi la délibérative s’appuie très particulièrement sur l’argumentation rationnelle voire émotive.

 

L’épidictique ou encore le genre épidictique qui consiste à montrer la beuté et l’importance des actions souhaitées. C’est au fond une démonstration. Il s’agit de réaffirmer dans le présent, de confirmer ou de célébrer des valeurs communes aussi bien pour le destinateur que le destinataire. Dans le discours d’apparat, panégyrique d’un saint, oraisons funèbres, toast d’anniversaire, etc., la tâche essentielle est l’amplification décorative (auxesis). On n’est pas loin de la poésie qui a aussi pour fonction d’«embellir la nature» bien qu’Horace ait voulu qu’elle imite la peinture avec sa célèbre expression ut pictura poesis. Dans ce type de discours, l’élément persuasif est relégué au second plan, réduit au minimum : l’orateur mise essentiellement sur des valeurs sûres, sur une certaine conformité à l’ordre social, sur un accord tacite entre lui et son auditoire. On privilégie alors la description qu’il s’agisse de blâme ou d’éloge. Si l’on considère la rhétorique comme un art de persuasivité, le troisième scénario qui est l’épidictique doit-il être écarté ? Dan son Orator, Cicéron utilise le système d’oppositions aristotélicien pour exclure définitivement la rhétorique épidictique du domaine de la rhétorique proprement dite. Tout en définissant le genre épidictique comme le « berceau » de l’art oratoire, il le met partant hors de la « mêlée » et du « combat » qui est, à son sens, l’oratoire « véritable » (voir Adriana Zangra, 2007, Voir l’histoire. Théories anciennes du récit historique, Vrin/Ehess). 

 

Dans ce troisième volet de l’exposé, nous essaierons de proposer une analyse rhétorique qui s’appuie essentiellement sur données de la communication linguistique. Le procédé  le plus approprié à une analyse rhétorique d’un texte consiste à découvrir le message (explicite ou implicite) transmis par le texte ou le discours, recenser les arguments qu’il contient mis en faveur de ce message et classer les figures de style en les mettant en rapport avec les arguments. On essaiera dans cette analyse à trois niveaux, et par voie déductive, de montrer la pertinence des arguments et la rigueur du choix des figures de style. Pour l’illusration de cette démarche, nous  présenterons le poème La mort et le bûcheron de  La Fontaine in Les Fables. (cf. Kibédi Varga, p. 52 sq.) On obtiendra, selon le schéma d’analyse exposée supra, mettre l’accent sur, dans un premier temps, sur le message et l’argumentaire. Dans cette fable, le message explicite prend la forme du lieu implicite du préférable : il faut préférer « Plutôt souffrir que mourir», donc la souffrance vaille mieux que la mort. Malgré la déchéance dans la quelle vit le bûcheron, la vie reste la meilleure solution puisque la mort, bien qu’elle puisse mettre fin à sa souffrance, est un acte lâche (cf. le suicide).

 

Pour justifier son hypothèse, le poète se réfère à la « réalité» : « ne bougeons d’où nous sommes». Quoique se dressant contre le choix de la mort,  c’est en fait une sorte de résignation, de soumission à sa condition. Ce message est soutenu par une argumentation inductive: l’exemple du bûcheron nous permettrait d’aboutir à la conclusion exprimée à la fin de la fable. La fable elle-même peut, en effet, être considérée comme un lieu formel de l’exemple. Les 4 premiers vers sont présentés sous forme de description. Cette description contient des arguments allusifs, comme d’ailleurs le passage de Virgile concernant Polyphème, où l’on obtient facilement un syllogisme. Les termes gémissant, pas pesants et enfumée sont autant de preuves cachées de l’état misérable dont souffre le bûcheron. Les arguments présentés dans la description se trouvent soutenus par les éléments d’une sorte d’ébauche d’un monologue intérieur (v. 7-12). Ainsi pourrait-on facilement substituer l’embrayeur «je» au morphème «il». Le monologue constitue, en quelque sorte, un lieu formel de l’énumération. Les éléments cités semblent constituer à nouveau des arguments allusifs : sa femme «acariâtre» est épuisée par la misère qui démantèle son ménage, ses enfants «nombreux», ses dépenses exigées continuellement par le système fiscal usurpateur, etc. Les deux passages descriptifs (v.1-4) et (v.7-12) parlent du « portait physique du bûcheron» et le « monologue intérieur» et constituent, si l’on veut, des lieux configurationnels : l’entente est facilement établie grâce aux traits mentionnés. Tout le monde en effet serait d’accord pour considérer que le bûcheron est un homme pauvre et malheureux et qu’il est désespéré. Les 4 derniers vers (v.17-20) constituent la conclusion à laquelle veut aboutir le poète. Ces vers - qui se présentent sous forme de vérité générale, de proverbe - peut être déplacés au début de la fable sans que cela nuise à la construction logique de la pièce.

 

Les figures de style: (cf. Pierre Fontanier, 1968, Les figures du discours) : au niveau de la rédaction, autrement dit  l’elocutio (choix des mots et des tournures), le poète se sert de la figure d’amplification ou aurexis. Pour persuader le lecteur-auditeur de sa « thèse», le poète multiplie les détails. Il s’agit donc d’une éthopée qui est, selon Fontanier, une figure de pensée « qui a pour objet les mœurs, le caractère, les vices, les vertus, les talents, les défauts, enfin les bonnes ou les mauvaises qualités morales d’un personnage réel ou fictif

 

La Mort et le Bûcheron


1.  Un pauvre Bûcheron tout couvert de ramée,
2.  Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
3.  Gémissant et courbé marchait à pas pesants,
4.  Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
5.  Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur,
6.  Il met bas son fagot, il songe à son malheur.
7.  Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde ?
8.  En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?
9.  Point de pain quelquefois, et jamais de repos.
10. Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
11. Le créancier, et la corvée
12. Lui font d'un malheureux la peinture achevée.
13. Il appelle la mort, elle vient sans tarder,
14. Lui demande ce qu'il faut faire
15. C'est, dit-il, afin de m'aider
16. A recharger ce bois ; tu ne tarderas guère.
17. Le trépas vient tout guérir ;
18. Mais ne bougeons d'où nous sommes.
19. Plutôt souffrir que mourir,
20. C'est la devise des hommes.

Jean de la Fontaine, Les Fables

 



[1] Trunca manu pinus regit et uestigia firmat;

Un tronc de pin guide sa main et assure ses pas;

 



27/06/2011
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