LEXICARABIA

LEXICARABIA

Apport dialectal ou interaction tribale

 

Caractéristiques morphologiques et sémantiques 

des dialectes arabes

                                                                   Abdelghafour Bakkali 

 

« Il est difficile de dire en quoi consiste la différence entre une langue et un dialecte. Souvent un dialecte porte le nom de langue parce qu'il a produit une littérature […] Comment d'ailleurs se représenter, sous une forme ou une autre, une limite linguistique précise sur un territoire couvert d'un bout à l'autre de dialectes graduellement différenciés ? Les délimitations des langues s'y trouvent noyées, comme celles des dialectes, dans les transitions. De même que les dialectes ne sont que des subdivisions arbitraires de la surface totale de la langue, de même la limite qui est censée séparer deux langues ne peut être que conventionnelle. »
Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, pp. 278-279

 

Si par exemple en France les premiers lexicographes, tels 

Robert Estienne, Jean Nicot[1], ont élaboré leurs dictionnaires dans un dessein bien arrêté : celui de satisfaire la demande bien urgente des traducteurs, les lexicographes arabes, au contraire, s'étaient efforcés de collecter un lexique de facture originelle exposé, d'après eux, à une détérioration certaine par une masse hétérogène de locuteurs issus de couches sociales et ethniques différentes. Ils avaient donc regroupé, bien qu'anarchiquement, des signes qui ont été soumis à une rigueur d'axiome. Ils avaient, d'autre part, écarté des mots présentant, en comparaison avec la norme canonique, une certaine irrégularité,  comme allaient le faire, plus tard au XVIIIe  siècle, les auteurs du Dictionnaire de l'Académie, regroupant environ 30 000 mots issus, selon eux, de la « langue polie », i. e. « […] les mots de la langue ordinaire et commune, de celle que tout le monde, ou presque tout le monde, parle et écrit. » (H. Mitterrand, 1972 :11).

 

Dans le domaine arabe, les lexicographes anciens se fixent pour objectifs la collecte de l'arabe dit « authentique », celui que détient la « pure race », et non pas celle que parle la masse plébéienne. Ils n'apprécient pas cependant le vocabulaire dialectal parce qu'anachronique. La langue ancienne contient, malgré tout, des termes appartenant à l'une ou l'autre tribu bédouine. La langue commune intègre, dans son système lexical, des mots dialectaux ayant une «consistance » phonétique et sémantique, et écarte ceux qui présentent des «écarts » par rapport à la norme classique. Les grammairiens anciens ont dressé une sorte de mémento phonétique étudiant les particularités acoustiques de certains phonèmes ayant plus de «corps » que ceux de la langue commune. Cette étude leur sert de plate-forme pour une analyse plus approfondie du son et du sens.

 

Avant d'étudier morphologiquement et sémantiquement l'apport dialectal, nous aimerions, pour commencer, déterminer brièvement les caractéristiques phonétiques et sémantiques des dialectes arabes, ou si l'on veut, des parlers bédouins. Nous n'allons pas, comme l'avaient fait les grammairiens anciens, considérer l'arabe ancien comme étant le dialecte quraysite enrichi substantiellement d'un apport dialectal. Nous admettons par ailleurs qu'il s'est constitué à partir des contacts établis soit avec des peuples sémitiques, avec les Byzantins et les Perses, soit avec les bédouins du sud et du nord de l'Arabie. Grâce à des activités commerciales intenses, à des « rencontres culturelles », à des luttes armées, à des cérémonies religieuses, les Arabes anciens, quoique partagés par un antagonisme d'intérêts, adhéraient avec force et orgueil à un patrimoine culturel et linguistique qui était culturellement et symboliquement le leur : ils se plaisaient en effet à clamer des vers dans une langue qu'ils considéraient comme un élément essentiel de leur « unité », plutôt de leur identité, et aussi comme un moyen d'expression supérieur.

 

Cette koïnè occupe une place privilégiée par rapport aux nombreux dialectes parlés en Arabie. Les poètes, possédant à un haut niveau cette langue, étaient honorés dans leur tribu voire « déifiés ». Le Coran vint enfin pour enfoncer de plus en plus l'idée de «langue supérieure » et lança un défi outrageant aux faiseurs de vers, aux orateurs et aux devins qui,  naguère brillaient dans le maniement de cet idiome commun et de ce fait, ils étaient tenus en haute estime. Cette langue commune était incontestablement cultivée par l'une des tribus bédouines. Ces tribus, en l'occurrence celle qui détenait le pouvoir cultuel faisant l'unité des Arabes, fournissaient aux grammairiens anciens le schème expressif adéquat. Martinet, 1974 :156-157, note à peu près dans ce sens qu'« [...] une tribu plus expressive, plus prolifique, plus inventive ou plus cultivée que ses voisines pourra un jour leur imposer son hégémonie politique ou culturelle. Son dialecte deviendra la langue officielle ou littéraire aussi loin que s'étendra son hégémonie, et, à ce titre, commencera à déloger les dialectes locaux, soit, s'ils sont encore peu différents, par un procès de convergence poursuivi jusqu'à confusion complète, soit par pur et simple remplacement

 

La langue commune s'est donc constituée selon ces normes. Mais elle est restée, pour quelque temps encore, dépendante des parlers qu'elle accule progressivement à l'aphasie : ils ne peuvent en effet résister à l'hégémonie écrasante de la carabiyya défendue avec ardeur par des grammairiens vétilleux et mise au piédestal par un dogme qui s'impose de plus en plus à la conscience collective. C'est par rapport à cette langue, arrivée à un degré de perfection notoire par l'avènement de l'Islam et la naissance de « sciences connexes », que les parlers bédouins feront l'objet d'une étude pragmatique par les philologues anciens. Ils les recensent et les soumettent à la rigueur de l'analyse comparée. Ils établissent des corpus contenant un certain nombre d'éléments irréguliers, ou considérés comme tels. Ils finissent, grâce à une technique analytique fort pertinente, à organiser les pièces de ce puzzle de manière à établir une matière linguistique foisonnante. Les grammairiens, souvent de confession muctazilite, appliquent les conclusions de la falsafa, philosophie arabo-musulmane, sur les faits de langue : la division tripartite du mot, la notion de déclinaison, l'aspect du verbe, les distinctions du genre, etc.  sont, d'après l'orientaliste allemand Adalbert Merx, issus pour une large part  de la philosophie aristotélicienne.

 

Ce n'est pas seulement une étude synchronique qui intéresse les grammairiens, mais c'est aussi l'étude des différents  rapports que la langue entretient et continue d'entretenir d'abord avec les dialectes bédouins, et ensuite avec des langues étrangères. Ce travail d'investigation pointilleux les mène à  attribuer à chaque tribu une désignation choisie en fonction d'un écart phonétique, lexical ou syntaxique, et ce comparé à la langue standard. Mais ces appellations ne sont pas toujours identiques pour tous les grammairiens anciens. Ces dénominations, n'étant pas connues de l'arabe antéislamique puisque c'est une évidence, furent attribuées à un homme de Garm  que les sources anciennes contraignaient à  l'anonymat. C'est Al-Gahiz qui rapporte l'histoire de cet inconnu qui, invité à la Cour du khalife Umayyade Mucawiya, aurait balbutié des caractéristiques phonologiques de certaines tribus arabes. Les grammairiens développaient  cette «terminologie » et étudiaient, d'une manière approfondie, ces  anomalies.

 

Ce bédouin, peut-être par opportunisme, aurait considéré le dialecte quraysite, celui du monarque, comme étant le plus « pur » et le plus authentique, comparé aux nombreux parlers bédouins d'Arabie. C'est-à-dire qu'il n'a pas été contaminé par le lahlahaniya  d'al-Furat, ni par le kasakasa de Bakr, ni non plus par le tamtamaniya de Himyar (voir Al-Gahiz, Al-Bayan wa al-tabyin البيان والتّبيين, 3,212). D'autres spécificités dialectaux ont été regroupées dans les traités de grammaire, tels que le kaskasa de Rabica et Hawazin, le cancana de Qays et Tamim, le fahfaha  de Hudayl , le wakm de Rabica,  le watm  de Kalb, etc. (voir Al-Muzhir, 1,221 sq.). Ces parlers sont, d'après H. Fleisch, 1947 :101, les langues de « quelque village  isolé, éloigné des centrés culturels.».

 

Les grammairiens estiment cependant que les locuteurs de certains dialectes sont dotés de ce qu'on appelle la saliqa ou «compétence discu­rsive», transmise, par hérédité, de génération à génération. Le dialecte quraysite, langue en situation symbolique indubitable, n'assimile que les schèmes expressifs des tribus de Taqif, Hudayl, Huzaca, Kinana, Ghatafan, Asad et Tamim (voir H. Nassar, Al-Mucgam l-carabi المعجم العربي, 1,70). Les parlers «défectueux » ne jouissent d'aucune audience auprès des grammairiens parce qu'ils ont été altérés par le voisinage des Persans ou des Byzantins. Toutefois l'arabe ancien n'échappe pas à l'influence dialectale bien qu'on ait cherché coûte que coûte à minimiser l'importance de cet apport.


 

[1] Robert Estienne est l'auteur de Thesaurus lingua latinae (1532), avec sa version bilingue à l'usage des étudiants le Dictionaire françoys-latin (1539) qui regroupe dans sa nomenclature plus de 10 000 items classés par ordre alphabétique. Ce dictionnaire sera repris et remanié par Jean Nicot sous le titre Thresor de la langue françoyse tant ancienne que moderne (1606).



15/10/2010
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