LEXICARABIA

LEXICARABIA

Dialectologie arabe ancienne

Abdelghafour Bakkali

 

 


  La dialectologie intéresse dès les premiers débats philologiques les grammai­riens anciens qui ont justement composé des ouvrages d'une utilité  incontestable sur les différents dialectes bédouins.  Hussein Nassar, al-m'a agi l-'arabiyya, 1,72, pense que ce travail est l'un des plus anciens qui ait intéressé les grammairiens arabes. Etant donc au centre des études philologiques, le Coran affirme dans l'un de ses versets qu'il est dit dans un « arabe clair » (XLI3), donc un arabe que comprend sans difficulté la communauté à laquelle il s'adresse. Mais, on est en droit de se demander de quel  arabe il s'agit. Que signifie alors la logion du Prophète  de l'Islam « Le Coran fut révélé en sept langues » (voir Ibn Faris, al-Sahibi, الصاحبي p. 29)? Est-il question d'une contradiction? Ou bien les deux textes se complètent ?


La controverse sur ce point est bien connue. Certains soutiennent fermement que le Coran est révélé uniquement en arabe, entendu comme l'arabe commun ; d'autres reconnaissent dans le Livre des termes dialectaux voire étrangers; d'autres enfin, plus perspicaces, admettent que tous les vocables étran­gers, ou considérés comme tels, ont été, à des époques non encore connues, « arabisés » et « assimilés » bien avant qu'ils ne soient intégrés dans le discours coranique. C'est pourquoi Ibn cAbbas aurait composé - ou dicté - un glossaire de termes dialectaux et étrangers employés par le Coran (Voir Nassar, op. cit. 1, 73). Cet ouvrage a donc ouvert la voie à une dialectologie connue dans les sources anciennes sous diverses appellations : on peut citer, entre autres, al-garib الغريب ou «raria linguistique», al-nadir,النادر, al-sadd الشاد « termes aberrants », al-husi, etc. Al-Suyuti a consacré la 11ème  section de son al-Muzhir à ce vocabulaire qui s'écarte linguistiquement de la norme classique (Al-Muzhir, 1, 221 sq.). Ces termes sont donc estimés comme des écarts à la norme linguistique arabe. Ils présentent des irrégularités linguistiques (Ibid., 1,233).


L'éditeur du al-garib d'Ibn cAbbas, Salah al-Din al-Mungid, note que le parler quraysite constitue la base de la langue coranique ; il recense 104 mots quraysites, 45 hudaylites, 36 de Kinana, 23 himyarites, 21 de Gurhum, 13 de Tamim, Qays et cAylan. Les 22 tribus restant, selon toujours al-Mungid, offrent au texte cora­nique une moyenne de 1 à 6 vocables (voir Ibn cAbbas, K. al-garib fi l-Qur'an, pp. 6-7) الغريب في القران.


 L'« étrangeté » de ces termes semble provenir de l'emploi quasi systé­matique, mais souvent contextuel, de mots dialectaux ou étrangers par le Coran. Ibn cAbbas, considéré comme le plus docte dans le domaine de l'exégèse, aurait hésité sur la signification des termes coraniques gislin غسلين signifiant «pus », awwaأواه « geignard », hanan حنان « bénédiction », raqi« inscription » رقيم, comme le rapporte Al-Suyuti dans son Al-Itqan الإتقان, 1,113. Ces réminiscences dialectales sont donc à l'origine de la dialectologie arabe.


La tradition rapporte également que les califes Abu Bakr  et cumar auraient été rebutés par le mot cora­nique abban «herbe tendre », employé dans le verset 31 de la sourate LXXX. Ce fut Sacid b. al-Musayyib, légiste de Médine, qui prétend que le calife cumar, n'ayant pas sai­si le sens de l'énoncé coranique : « wa ya'huduhum cla tahawwuf » يأخذهم على تخوف(XIV, 46), « […] ou qu'il ne les saisira pas en pleine activité, sans qu'ils puissent le repousser », aurait interpellé l'assistance qui, aussi, gardait le silence parce qu'incapable de répondre. Un vieux bédouin de Hudayl arriva à reconnaître l'origine hudaylite  du mot tahawwuf  qui signifie, dans ce dialecte, « dénigrement » (tanaqqus). Il aurait justifié cet emploi par la citation d'Abu Kabir al-Hudali  décrivant sa chamelle (cf. Tafsir al-Baydawi,  X, 110)تفسير البيضاوي.


Le garib, dans ce sens, est un intrus dialectal, issu peut-être d'un fonds étranger non encore déterminé, dans le langage arabe, particulièrement celui de la langue commune. Abu Hayyan al-Andalusi écrit, à ce propos, dans son Tuhfat l-arib bima fi l-Qur'an mina l-garib تحفة الأريب بما في القران من الغريب: « Les dialectes [ou parlers] (lugat)  qu'on retrouve dans le Coran sont de deux sortes : ceux qui appartiennent à tous les Arabes «arabisés » (mustacriba) aussi bien les particuliers que les gens du commun, comme les noms usuels ciel,  terre ,sur, sous, etc. ; et ceux qui ne sont compris que par ceux pos­sédant la langue à un haut niveau : ce sont donc les mots qui ont été regroupés sous la rubrique garib. » (Cité par Cherkaoui Ikbal, Mucgam al-macagim, معجم المعاجم p. 7).


C'est en effet ces raria coraniques qui ont incité les philologues anciens à soumettre le langage arabe à une analyse rigoriste et à dégager des caractéristiques phonético-morphologiques voire sémantiques des dialectes parlés, ou supposés parlés, en Arabie. C'est dans des monographies, parfois volumineux, qu'ils ont regroupé ces termes.

 

Ce fut Yunus b. Habib يونس بن حبيب qui le premier,  d'après l'auteur du Fihrist الفهرست, eût composé un livre sur la dialecto­logie (Nassar, op. cit., 1, 78). Abu cAmr al-Saybani أبو عمرو الشيباني, l'auteur du K. al-Gim كتاب الجيم, avait en fait accordé une importance primordiale à la collecte de ce vocabulaire régional qui constitue, pour ainsi dire, la macrostructure de son dictionnaire. D'autres grammairiens de renommée, tels al-Farra' الفرّاء, Abu  cUbayda, Abu Zayd al-Ansari, al-Asmaci, Ibn Durayd avaient élaboré, à leur tour, des traités consacrés entièrement ou partiellement à l'apport dialectal. La compilation se poursuivait même au IVe / Xe siècle : des ouvrages furent élaborés, où ces unités lexicales avaient reçu l'étiquette « étrange, rare » garib, puisqu'elles pro­viennent d'un fonds dialectal, donc contraire au « bon usage »  que défendent les « puristes » avec acharnement mais avec beaucoup de rigueur.


Ces raria linguistiques  présentent, d'après Ibn Durayd, une morphologie et une structure phonétique particulières. Les chapitres des nawadir  annexés à GL جمهرة اللغة regroupent des lexèmes considérés par les grammairiens et les lexicographes comme des « écarts sémantiques » comparés au vocabulaire conventionnel de l'arabe ancien (GL, 3, 1274 sq.). Ces mots « étranges », « rares » ont en effet une signification qui dépend, pour une large part, du contexte socio-culturel qui est le leur. Ils reflètent en effet une réalité sociale et culturelle assez différente que celle exprimée par l'arabe classique.


Al-Farabi الفارابي, l'auteur du Diwan ديوان, fait remarquer que le Coran emploie sporadiquement des « anomalies » dialectales. Il cite, comme exemple, le segment « wa layahzinka » وليحزنك(IV, 176) auquel il substitue l'inaccompli auquel est suffixé le pronom personnel –hu de la troisième personne, yahzinhu يحزنه, se référant ainsi à la structure syntaxique de l'arabe ancien qui admet, à ses yeux, la deuxième et non la première construction (Al-Muzhir, 1, 230). I1 faut qu'on relise l'énoncé dans son intégralité contextuelle pour saisir la justesse de cette remarque : le pronom personnel -ka postposé à l'imper­fectum, paraît un écart par rapport à la structure sémantique de l'énoncé. Le pronom personnel /-hu/ demeure donc le substitut exact de /-ka/. On a de ce fait la signification « [Ceux qui se précipitent vers l'incrédulité] ne l'attristent pas », au lieu du segment «[…] ne t'attri­stent pas ».


C'est surtout Ibn Faris, dans son Al-Sahibi, qui établit des critères de reconnaissance de ces particularités dialectales, ou plutôt les caractéristiques des langues tribales. Ce travail de discrimination montre le souci qu'avaient les lexicographes anciens de mettre l'arabe ancien en dehors de toute influence extérieure, même celle qui pourrait lui venir des parlers régionaux. Ils espéraient ainsi préciser les contours phonéti­ques et morphologiques de la langue commune; autrement dit, ils cherchaient à faire éclater sa « supériorité » di­scursive en comparaison d'abord avec les dialectes bédouins, ensuite avec les langues étrangères.


Ibn Faris en relève donc 17 écarts. Mais si on les analyse, d'une manière approfondie, on se rend compte qu'il ne s'agit que de particularités différenciantes, d'exceptions fréquentes dans une même et seule langue. Ce sont, si l'on veut, des particularités régionales. On pourrait par ailleurs prendre ces écarts  comme étant des variantes phonétiques ou morphologiques d'un même et seul signi­fiant. Qu'on substitue une voyelle à une autre, une consonne à une autre, qu'on fasse tomber ou maintenir un hamza, qu'une lettre « forte » s'affaiblisse, qu'un phonème soit affecté ou non de l'emphase, considéré comme masculin ou féminin, qu'il s'agisse d'une métathèse ou d'une inflexion vocalique (imala), qu'un accusatif devien­ne nominatif ou génitif, qu'un nom puisse avoir un plu­riel non conforme à la norme grammaticale classique, que la pause sur le -t se transforme en -h ou en -t, etc. (Ibn Faris, op. cit.,  p. 28 sq. et Al-Muzhir, 1, 255-256), ne peuvent, en aucun cas, constituer une langue ou un dialecte ayant une réelle autonomie.


Il semble donc légitime de se demander sur l'exi­stence ou la non existence des dialectes bédouins. S'agit-il seulement d'un exercice intellectuel auquel s'étaient livré les premiers grammairiens ou encore d'un usage « fautif » de la langue commune par des locuteurs éloignés du centre urbain?  Les « transmetteurs, ruwwat, auraient-ils, par opportunisme, créé de toutes pièces ces « anomalies » tout en les attribuant tantôt à une tribu, tantôt à une autre ? Ces interrogations, pour pertinentes qu'elles soient, ne peuvent constituer la clef de voûte du problème de l'emprunt dialectal, ou encore de cet apport constituant, en quelque sorte, l'un des fon­dements du lexique arabe ancien, lexique actualisé aussi bien par la poésie archaïque que par le  Coran.


Le grammairien Ibn Ginni ابن جِنّي constate, à juste titre, que l'écart relevé dans certains parlers fut l'unanimité des philo­logues anciens, parce que, d'après lui «Tous les dialectes, quelque divergents qu'ils soient, pourraient être probants (hugga حجة). Ne voyez-vous pas que dans le parler du Higaz, on emploie ma [parti­cule de négation), mais dans celui de Tamim, cette particule est inexistante. Cependant l'analogie admet l'un  et l'autre emploi. Il ne vous est pas permis de rejeter l'un des parlers par l'usage de l'autre, parce que l'un n'a pas plus de privilège que l'autre. Il ne vous reste donc qu'a choisir l'une des formes et l'adopter sachant qu'elle est la plus originale et la plus conforme [au bon usage]. Rejeter l'un par l'autre est inadmissible. Ne voyez-vous pas que le Prophète ait admis que le Coran eût été révélé en sept idiomes (ahruf أحرف) et que tous ces parlers sont donc probants et péremptoires […] » (voir Al-Muzhir, 1, 257).


Il ressort donc de la remarque d'Ibn Ginni que l'arabe commun standardisé se référait constamment à tous les dia­lectes parlés à cette époque en Arabie. Car le Coran, cible des études philologiques, contient, comme le rapporte Abu Bakr al-Wasiti أبوبكر الواسطي dans son Al-Irsad fi l-qira'at l-casr,الإرشاد في القراءات العشر, 50 dialectes (Al-Itqan, 1, 135). Le Livre recourt en fait, pour la reconstru­ction du message divin, aux dialectes qui constituent, pour un certain nombre de grammairiens, des variantes de la langue commune.


Bien que les philologues anciens, y compris Ibn Ginni (Al-Muzhir, 1, 257), aient attribué , à tort ou à raison, des anomalies à ces parlers régionaux, la langue commune a recueilli, tout long de son histoire, et à la suite des contacts paisibles ou belliqueux établis avec les différentes tribus bédouines, des unités lexicales et des variantes grammati­cales qui ont fini par se fondre dans le système lingui­stique koïnique, ou pour des raisons phonético-morphologiques, des unités ont été maintenues dans leur structure originelle. Comme le fait remarquer Nöldeke, l'arabe ancien n'était pas aussi uniforme qu'il nous paraît maintenant (Voir H. Fleisch, Introduction aux  langues sémitiques, pp. 95-97).

 

 



26/10/2010
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