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L'analphabétisme générateur des méfaits sociaux 1/2

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Abdelghafour Bakkali

 

 

 

 «L'homme en tant que tel n'existe que par ce qu'il apprend et c'est dans la culture de l'humanité qu'il trouve les ressources que structure et que modifie son intelligence pour construire sa propre personnalité et reconstruire celle de son groupe. C'est ce qu'exprimait déjà Kant (1803) lorsqu'il affirmait que 'l'homme ne peut devenir homme que par l'éducation'.
Louis D'Hainaut, Des fins aux objectifsNathan/Labor, 1985, p. 2

 

 

 

«L'homme ne peut devenir homme que par l'éducation » disait Kant dans ses Réflexions sur l'éducation. Et il ajoute qu' « Il faut bien remarquer que l'homme n'est éduqué que par des hommes et par des hommes qui ont également été éduqués. […] ».  Le but que poursuit cet article est parfaitement clair : l'éducation est une nécessité. Pour que tout individu ait les mêmes chances que ses concitoyens, il est impératif qu'il apprenne à lire, à écrire et à compter, qu'il apprenne aussi à vivre en société, qu'il contribue, par une éducation adaptée à la réalité à  laquelle est affronté tout apprenant apprenti, à son propre développement et à celui de sa société. Or, cette stratégie se fixe pour dessein primordial l'alphabétisation et l'insertion socioprofessionnelle d'une population spécifiquement issue des milieux défavorisés et précaires. Elle s'appuie pour cela sur l'alternance fonctionnelle de deux principes fondateurs de cette éducation qui consiste à atténuer le poids de l'analphabétisme, d'un côté, et à lutter contre les ravages de la pauvreté, de l'autre.

 

Nous ne prétendons pas à l'exhaustivité. Nous essayons de contribuer, par l'approche que préconisons, à mette en œuvre un dispositif de lutte fonctionnelle et progressive contre l'exclusion sociale en milieu urbain et périurbain. Nous visons à l'élaboration d'une stratégie intégrée pour la lutte «conscientisante », pour reprendre l'expression du cubain Paulo Freire, le chantre de l'alphabétisation dans les milieux pauvres avec sa célèbre Pédagogie des opprimés (1974), contre l'analphabétisme, entendue comme une remise en question à la fois des objectifs s'avérant non opérationnels, des contenus et des démarches préconisées par les différentes institutions d'alphabétisation, et la mise en place d'un dispositif pédagogique fonctionnel de lutte rationnelle contre ce phénomène inquiétant et somme toute déstabilisant et freinant une société qui lutte contre la précarité.

 

 

Pour mettre en œuvre ce dispositif, trois principaux objectifs spécifiques sont à retenir. Ceux notamment qui permettent le développement progressif des compétences de base dans le domaine de l'alphabétisation et de l'insertion social. Dans un premier temps, on est appelé à former des intervenants dans le domaine de l'alphabétisation, des alphabétiseurs en somme. Ensuite, on vise une population adolescente n'ayant pas été, pour des raisons socio-économiques, scolarisée. Le troisième objectif brigue l'extension de l'action alphabétisante avec des acteurs de la société civile.

 

De ces objectifs spécifiques se dégagent notamment les principes fondateurs de l'approche alphabétisante conscientisante. Il s'agit en fait de procéder par alphabétisation par alternance : faire acquérir, selon une démarche fonctionnelle[1], le « savoir » de base (savoir lire, écrire et compter) en vue de réinsérer le jeune apprenant dans son environnement social et partant économique par l'apprentissage de petits métiers de l'économie populaire dite «informelle»[2]. En plus, le jeune apprenant-apprenti que nous pointons du doigt travaille dans une ambiance d'autonomisation ; il est constamment sollicité à s'insérer selon bien entendu ses propres motivations et sa qualification dans le milieu contraignant du travail. Autrement dit, il apprendra à s'autonomiser, à moyen terme, par la création d'entreprises atomiques devant être soutenue par des services mis en place à cet effet. En troisième niveau, l'approche vise à homogénéiser et renforcer le savoir-faire des entités qui interviennent dans le secteur d'alphabétisation et la lutte contre l'exclusion des populations pauvres marginalisées et analphabètes ; et ce, à travers une stratégie d'échange et une planification rationnelle de l'action éducative entre différents acteurs d'alphabétisation (formation des alphabétiseurs, conventions de partenariat, séminaires, etc.). Permettre, par ailleurs, aux alphabétisés de participer à la vie sociale afin qu'ils puissent accomplir pleinement leur être. Diversifier les techniques pédagogiques et andragogiques pour que l'alphabétisation ne se vide pas de ses principes fondateurs : apprendre mais aussi et surtout s'intégrer sans heurt dans son milieu socio-économique voire culturel et éviter, par conséquent, tout dérapage moral et social.

 

Ceci étant, quelles seront, selon cette perspective, les caractéristiques de la population cible ? Cette action d'alphabétisation et de qualification professionnelle est destinée exclusivement à des adolescents ou post-adolescents défavorisés et analphabètes dont l'âge va de 15 à 24 ans[3]. Ils sont issus de familles vulnérables. Eu égard, cette tranche d'âge constitue la phase la plus critique de la vie de l'individu, surtout celle exposée à la déchéance qu'engendre des conditions d'existence  précaires et marquées par une instabilité psychologique et morale.

 

     On s'adressera donc à des jeunes qui commencent, si des moyens leur sont offerts, à prendre conscience de leur situation intellectuelle dégradante et de leur vécu socio-économique dérisoire, de leur possibilité de « faire mieux », ou  de « faire mal ». L'enjeu est là. Les prendre donc à ce stade de la vie est un gage suffisant pour les mettre, par une formation alternée, sur la bonne voie, et permet, par ailleurs, de leur procurer un équilibre psychologique, moral, social et financier qui évitera le chaos qui déstabilisera irréversiblement la société.

 

Cette population jeune est estimée, selon le recensement de 1994, à 133 612 dont 112 733 dans les communes et centres urbains et 20 879 dans les communes rurales. Le nombre d'analphabètes s'élève dans les milieux urbain et périurbain à environ 32 000 (11 000 hommes et 21 000 femmes). Dans les agglomérations rurales, le nombre atteint environ 8000 (2500 hommes et 5500 femmes). Le tableau ci-après visualise ce phénomène :

 

Groupes d'âge

Urbain

Rural

Population analphabète

Hommes

Femmes

Hommes

Femmes

15-24 ans

11 000

21 000

---

---

32 000

---

---

2 500

5 500

  8 000

Total :

40 000

 

Le graphique cité infra détermine par ailleurs le différentiel des deux sexes en analphabétisme, aussi bien dans les communes urbaines et périurbaines que les agglomérations rurales. Ce schéma illustre donc cette situation de disproportion entre les hommes et les femmes dans le domaine de l'éducation et de la scolarisation:

 

 

 

 Graphique de la population analphabète 15-24 ans (Écart hommes/femmes)  

  

 La fourchette d'analphabétisme est par ailleurs nettement manifeste entre le milieu urbain et rural. Le différentiel se matérialise dans le graphique suivant :     

 

Graphique de la population analphabète (15-24 ans) dans les agglomérations urbaine et rurale :

 

 

  

                Les jeunes 15-24 ans représentent 42,5% (un taux de 63,05% de population féminine contre 35,70% d'hommes) selon le dernier  Recensement Général de la Population et de l'Habitat (1994), et que le taux d'analphabétisme parmi les groupes de générations les plus jeunes âgés de 15-24 ans est de 30,0% dont 20,2% d'hommes et 39,6% de femmes (ibid. p. 20) ; sachant qu'actuellement dans les centres urbains et périurbains le taux d'analphabétisme et plus important dans les quartiers défavorisés et  à forte densité en comparaison avec l'ensemble du territoire de la province de Tanger. « […] la situation des femmes est plus défavorable que celle des hommes puisqu'on relève des différences importantes entre les jeunes des deux sexes, âgées de 10 à 14 ans et de 15 à 24 ans révolus en 1994 […] » (ibid., p. 20).

 


[1] L'approche fonctionnelle part essentiellement de l'analyse des besoins (langagiers et besoins sociaux et culturels) du public ciblé. Ces besoins permettent de déterminer les objectifs, de délimiter les contenus d'enseignement et de mettre en place une pédagogie appropriée. On mettra ainsi à la disposition du demandeur de formation des moyens susceptibles de lui procurer une satisfaction de ses véritables besoins. Le terme de besoin revêt donc un caractère très particulier dans notre action des désirs inassouvis. 

[2] Nous ne devons pas entendre par là que cette approche tend à générer une population de vendeurs ambulants qui encombrent les rues, donnent une image négative de la gestion de l'espace et des ressources humaines jeunes, et sont par ailleurs une menace pour la sécurité et la stabilité.

[3] Le choix de cette tranche d'âge permettrait eu égard de freiner l'analphabétisme touchant une population jeune et atteignant, selon le recensement de 1994, 133 612 en milieux urbain et rural (Tableau 10). Cela représente 21,2% de la population globale de la province de Tanger.



14/09/2012
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