LEXICARABIA

LEXICARABIA

L'emprunt pehlevi en arabe. Étude de cas

Abdelghafour Bakkali

 

« Le plus grand ces crimes, c'est de tuer la langue d'une nation avec tout ce qu'elle renferme d'espérance et de génie ».

Charles Nodier, La Fée aux miettes, 1832

 

Comme nous l'avons exposé dans un précédent chapitre, l'arabe ancien emprunte tout naturellement des mots persans et les soumet à sa structure morphologique pour que ces termes soient complètement intégrés dans le système linguistique arabe. Pour illustrer ce phénomène linguistique que connaissent toutes les langues naturelles, nous avons préféré regrouper un certain nombre de termes issus du persan et nous les avons regroupés dans un tableau suivis d'un commentaire qui explicite leur étymologie et les acceptions qu'ils acquièrent dans la langue emprunteuse. Ces unités lexicales, introduites dans le domaine arabe, appartiennent par leur catégorie à différents secteurs de la vie en société : des plantes, des outils d'agriculture, des expressions oratoires, des instruments domestiques, etc. Tout ce qu'une langue relativement plus évoluée pourrait offrir à une autre langue exposée à un changement inévitable. Or, la langue persane, appartenant à la famille indo-européenne, influence l'arabe et lui transmet des mots que l'arabe ancien actualise avec un dynamisme particulier. Cette dernière, issue du sémitique, sera contraint d'assimiler ces mots en leur attribuant une enveloppe morphologique congruente.

Dans cet article, le corpus sera toujours le dictionnaire d'Ibn Durayd, Gamhrat al-luga, جمهرة اللغة.

 

 

Référence

Emprunt

Etymon

Racine persan

Racine arabe

catégorie

جمهرة اللغة

1, 220

qinqin ou qunaqin « sourcier »

قِنقِن أو قُناقِن

*began selon Al-Sigistani

السجستاني

*√gndn

√qnqn

 

 

agricultura

 

Abu Hatim Al-Sigistani أبو حاتم السجستاني , que cite Ibn Durayd  pour certains emprunts, fait dériver le   mot qinqin (قِنقِن)   de l'impératif persan *began «creuse ! », constitué morphologiquement de *be-, morphème marquant l'impératif et de *gan, segment issu du vb. *gandan « creuser ».

Al-Azhari الأزهري rattache aussi muhandis «(spécialiste) qui déterminait les cours d'eau et l'excavation des puits ». Mais l'auteur de TL تهذيب اللغة , 6, 520, n'atteste pas l'origine étrangère de qinqin, parce que, d'après lui, le mot a été couramment actualisé dans la langue arabe et signifie «coquillages marins » ; le transfert de sens est obtenu par «similitude d'action » : on a dans les deux sens la notion de « creuser ».

Addi Shirr ne l'a pas enregistré dans son  Al-Alfaz l-farisiyya l-mucarraba الألفاظ الفارسية المعربة. Le lexème serait issu de l'onomatopée persane *gamgam, imitation du bruit engendré par l'action de creuser.

1, 247

uluwwa « bois d'aloès »

أُلوَّة

 

 

*alwa

√alw

√ulw(w)

 

 

planta

Le lexème uluwwa serait venu directement du persan *alwa « aloès officinal ». On le désigne en arabe par le terme sabir صبِر.

Al-Azhari الأزهري, 15, 430, l'enregistre sous la forme aluwwa et le définit, en se référant à Al-Asmaci الأصمعي, par «bois d'encens ». Pour lui, le mot est issu du persan. Il cite par ailleurs les différentes formes du lexème aluwwa ; on a uluwwa, waliyya et waluwwa. La diversité des formes montrent sans équivoque que le mot est issu d'un fonds étranger.

Le Père Anastase rattache aluwwa à l'étymon grec aloe, transmis en latin aloe, devenu aloes au nominatif d'après le génitif dès le IVesiècle. En 1175, on le trouve sous la forme aloé chez Chrétien de Troyes.

Mais le mot grec aloe serait issu, d'après Addi Shirr, p. 12, de l'araméen *alwa, parce que cette plante pousse spécialement en Orient, surtout dans les régions chaudes et désertiques. Le lexème aluwwa est considéré par Ibn Manzur ابن منظور comme un emprunt sanskrit. Ce lexicographe se réfère pour justifier son hypothèse à l'auteur de TL (cf. Al-Mucarrab المعرَّب, p. 154).

 

1, 252

bakht « chance ; bonne augure »

بَخت

bukht«chameau »

بُخت

*baht

bht 

ب خ ت

√ bht

ب خ ت

 

 

 

More loqui

 

Comme le faisait justement remarquer Sibawayhi, les Arabes anciens avaient le choix de garder le mot avec sa structure originelle, comme c'est le cas de baht   بختou de le soumettre à leur propre structure phonético-morphologique. Or, le lexème baht  بخت ne subit aucune modification lors de son intégration dans le système lexical de la carabiyya.

L'auteur de TL, 7, 312, a hésité quant à l'origine de bahبخت: il reproduit in extenso le jugement d'Al-Layt  الليثqui disait : « Je ne sais pas si ce mot est arabe ou étranger ».

Dan son Al-Risalaالرسالة , p. 79 sq., Ibn Kamal Basa ابن كمال باشا , reproduisant la définition d'Al-Gawahari الجوهري qui retient que cette unité lexicale est un emprunt, conteste, quant à lui, cette affirmation, parce que, d'après lui, ce mot «n' a subi aucun changement, et que la modification devant affecter le mot d'emprunt est indispensable dans le processus d'arabisation ; Al-Gawahari الجوهري doit en être conscient. »

Plus tard, Addi shirr, p. 17, reconnaît en fait qu'il s'agit d'un «terme persan pur ».

Ce lexème est incontestablement persan. C'est donc par nécessité oratoire, more loqui, que bah بَخت fut introduit dans le langage arabe. Cet «emprunt littéral » ou situationnel s'explique aussi par le fait que ce mot est trilitère ; donc facilement assimilable puisque le système morphologique arabe repose fondamentalement sur des racines triconsonantiques. De même les phonèmes qui composent ce lexème ne constituent pas une unité «discordante », i. e. inacceptable par la norme phonologique arabe.

On ne doit pas confondre cependant bahبَخت  avec buh بُخت(ayant un -u- et non un -a- à la consonne initiale). Le second terme, qui est également un mot d'emprunt, désigne le «chameau de Hurasan »جمل خراسان . bien qu'Ibn Durayd l'ait pris pour un mot arabe authentique, Al-Azhari,  الأزهري7, 312, et Al-Gawhari  الجوهري l'ont, de leur côté, enregistré avec la mention de «mot étranger ». Le mot buh بُخت a en effet une valeur métonymique (une partie pour le tout). Ce type de chameaux se trouvaient à Balh بلخ , l'une des plus importantes cités de  Hurasanخراسان , dite Fahr  فخر en persan et Bahtari  بختريen très ancien iranien, citée réputée pour l'élevage des dromadaires. C'est, semble-t-il, Bahtari بُختري qui fut arabisé en buht  بُخت avec la chute du segment -ari.

Certains philologues, tel le Père Anastase, dans son Al-Musacid المساعد, 2, 161, font remonter ce mot au sanskrit *bactria  «chameau à deux bosse ». Le mot *bactria aurait donné buht  بُختpar la chute de la syllabe finale et l'évolution de [k] en [h] [خ]avec le passage de [a] de la syllabe initiale à [u].

 

1, 264

dabg « broderie ; ornement »,

دَبج

dibag «brocart ».

دِباج

*diba

selon Addi Shirr

*√dby

*√dbw

dbg

د ب ج

 

 

 

ornamentum

 

Le lexème dabgدَبج   dérive de dibagدِباج  . Lorsque le système linguistique arabe l'assimile, dabgدَبج  connaîtra une extension de sens remarquable : le vb. dabaga دَبَجَ, appliqué à la «pluie » -sans doute dans l'un de ses emplois métaphorique-, véhicule l'idée d' «arroser » les plantes jusqu'à ce que des fleurs multicolores couvrent le sol. Le mot dibbig دِباج, utilisée dans une locution, exprime que «personne n'est à la maison », comme si la présence de ses habitants la rendent encombrante et désagréable ; leur absence, au contraire, redonne au logis un aspect accueillant et ordonné, interprétation proposée par le grammairien Ibn Ginni  ابن جِنّي . Le lexème dibbig  دِبّيجa été retenu par d'autres philologues sous la forme dibbiy ( -y- au lieu de -g-ج ) ( voir Al-Mucarrab, p. 296 sq.)

Addi Shirr, p. 60, rattache dibag  دِباج à l'étymon persan * diba  ديبا«tissu à fond de soie », composé de *diw «génie ; ou ce qui se dérobe à la vue ; mirage » et *-bav «tissu ». Ce terme fut d'abord transmis au syriaque *dibaga دِيباجا , puis il passe à l'arabe ancien.

 

D'autres termes persans seront présentés dans les prochains articles.



14/11/2011
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