LEXICARABIA

LEXICARABIA

Structure morphologique et sémantique du mot arabe

 Abdelghafour Bakkali

 

 

« Un mot résulte de l'association d'un sens donné à un emploi donné de sons susceptible d'un emploi grammatical donné », Meillet, Revue de métaphysique et de morale (1913), p. 11, Cité par Bruneau & Brunot, Prévis de grammaire historique, p. 44

 

       Dans cet article qui focalise sur la structure morphologique du mot arabe « conjonction d'une racine et d'un schème », nous allons voir comment est structurée l'unité lexicale arabe. Nous entendons par unité lexicale une entité significative, i. e.  une suite de sons véhiculant une signification et admettant une forme qui appartient au système linguistique de la langue ; une enveloppe sonore ayant un sens ; cette forme ou schème a par ailleurs une existence autonome dans la contexture globale de la langue. Elle est définie par Martinet, 1974 : 114, comme étant « un syntagme autonome formé de monèmes non séparables […] ». Ce qu'on appelle communément  mot.

 

    Le mot arabe revêt un caractère significatif, il est en effet défini en fonction d'une structure binaire : la racine et le schème sont le fondement de cette unité à deux faces, le signifiant et le signifié. La racine, comme d'ailleurs le préfixe, le suffixe, le phonème voire le schème sont « une abstraction d'un type courant dans le système de la langue » (Fleisch : 1968 : 32). Autour d'une même et seule racine consonantique à laquelle s'attache une idée générale plus ou moins précise viennent graviter, comme une constellation, un certain nombre de lexèmes. Ces « unités codées » tirent donc leurs sens de cette racine de base  et ne s'en écartent que discrètement, parce que celle-ci possède une véritable fonction linguistique : un signifiant composé de consonnes et un signifié d'où se dégage en principe l'« idée générale » (A. Roman : 1983 : 682).

 

Or, un phonème ou harf a le sens d' « unité amorphe », d' « unité fléchie »: « Les harf primitifs de l'arabe  (asl l-huruf l-carabiyya) sont au nombre de 29 […] Ces harf  se réalisent d'après Sibawayhi, dans 16 zones d'émission (maharig)   dont 19 maghur 'éclatante' et 10 mahmus 'chuchotés'. Les phonèmes sont par ailleurs au nombre de 34 ».

 

Partant, le mot, ou plutôt le « syntagme autonome », s'attache impérativement à une racine fondamentalement trilitère; les bilitères sont cependant très restreints. La racine biconsonantique ne produit, d'après Fleisch, op. cit., 32 et 1961 : 254, que 37 mots actualisés dans le lexique arabe, « hérités d'un très vieux fonds linguistique », faisant, sans doute, état d'un billétarisme prototypique. Les quadrilitères et les quinquilitères sont moins nombreux par rapport à la racine trilitère : Fleisch : 1968 : 32 a recensé 15 racines quadrilitères pour 1160 racines trilitères dans le texte coranique.

 

         Affectée de points diactriques et par la suite de voyelles, la racine acquiert à part entière le statut de mot. Elles impriment à l'idée générale véhiculée par la racine des « idées spécifiques », des sens plus précis, mais elles dépendent structurellement de cette racine de base. Les exemples abondent, nous aimerions, pour illustrer notre exposé, citer l'une des racines trilitères relevée dans KA cql, 1, 159 sq. On a donc :

  (+ a) :                  caql  « raison, esprit, discernement ».

 (+ a + a + a) :    caqala (vb.) « être constipé ; attacher, lier par le pied un chameau ou toute autre bête ».

 (+ i +a) :              ciqal  « tribut annuel en chameaux ou en moutons ».

(+ a + i + a) :      caqila « femme contrainte à rester chez elle ».

(+ u + a ) :            cuqal   ou cuqqal  « crampe au mollet ».

(+ a + i) :            caqil   « réfugié dans une montagne ».

(+ a + a ) :           caqul   « détour d'un fleuve ».

 

 

La  racine cql présente en fait dans sa structure sémantique profonde une antonymie : si elle signifie dans certains mots « discernement, compréhension », elle exprime par contre l'idée de « déformation, de « discordance », valeur nommément négative. Il ne s'agit pas ici de l' « homonymie des opposés », dite al-addad, mais d'une sorte de antinomie, d'ambivalence sémantique qui caractérise généralement le signe linguistique arabe.

 

La racine n'exprime pas seulement le sens, ou les sens, que pourraient avoir les différents mots obtenus par flexion interne, i. e. par adjonction systématique des voyelles affectant la racine; mais elle détermine la forme de l'unité lexicale arabe, voire sémitique. Al-Halil, auteur du premier dictionnaire arabe, ayant adopté le principe du « classement phonétique » des entrées, préfère répartir les lexèmes, attestés comme faisant partie intégrante du lexique de la langue ancienne, en « racines », parce qu'il estime que le mot arabe est essentiellement bâti sur un  nombre limité de phonèmes, allant de 2 à 5.

 

Cette classification anagrammatique sera reprise avec cette rigueur halilienne par Ibn Durayd, Al-Azhari, Al-Qali, Ibn Faris, et d'autres encore. Quoique originaux dans l'enregistrement du lexique arabe ancien, ces illustres lexicographes n'arrivent pas à dépasser le classement des entrées  selon le principe morphologique des racines.

 

Les mots issus d'une même racine ont des acce­ptions diverses. Cantineau, 1968 : 121, a justement noté dans ce sens qu' « On a tort dans certains lexiques sémitiques, et tout spécialement dans les lexiques arabes, de classer sous une même racine des mots n'ayant pas ou n'ayant plus entre eux de rapport sémantique […] ». Il donne, pour étayer son idée, la racine gml dont déri­vent des noms, des adjectifs, des verbes qui présentent systématiquement des « divergences sémantiques ». Apparem­ment, on peut noter qu'il n'y a presque aucun rapport entre « chameau », gamal, gamil  « beau » et gamala   « réunir ».



19/04/2011
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