LEXICARABIA

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Rapport son/sens ou "motivation linguistique" en arabe

Rapport son/sens ou "motivation linguistique" en arabe

 

Abdelghafour Bakkali

  

L'infixation nous amène aussi à réfléchir sur le rapport son /sens longuement débattu par les linguistes. Par l'adjonction de ces éléments contoïdaux à une racine de base essentiellement bilitère, on produit des « signes vocaux motivés ». «Sont motivés tous les mots dont la forme n'est pas purement fortuite aux yeux du sujet parlant », précise Ullmann dans son Natural and Conventional signs. La motivation, au sens linguistique du terme, fut soule­vée dès Héraclite. Celui-ci soutenait qu'il y  a un rapport direct, presque organique, entre le sens d'un mot et sa sonorité : le son [i] exprime la «légèreté », [t] et [d] l'«arrêt », etc. Dans ses recherches expérimentales sur le symbolisme phonétique au C.N.R.S (1970)), J.-M. Peterfalvi fait en outre remarquer qu'aux XVIIe et XVIIIe, on parlait déjà de «racines motivées » : l'Abbé Copineau note que «L'impression de la couleur rouge, qui est vive, rapide, dure à la vue, sera très bien rendue par le son [r] qui fait une impression analogue sur l'ouïe.» (Voir Baylon & Fabre, 1986 :153). M. Gramont, dans son Traité de phonétique (1960), a également soulevé le problème du rapport son/ sens. 

Les racines /ldm/, /ltm/, /ltm/, portent-elles en elles-mêmes des traces de motivation ?, i. e. sont-elles porteuses du sens « battre, donner des coups » ? Une « impressivité », selon la formulation de Gramont, qui est la capacité qu'a un signe pour évoquer des bruits, marque-t-elle ces racines ? Gramont attribue à la lettre /a/ le pouvoir d'évoquer un «bruit éclatant » : ce même /a/ est répété trois fois dans les verbes qui dérivent de ces racines radicales. Reste à savoir si les contoïdes qui composent ces réalisations ont les mêmes caractéristiques ? 

Ces explications hypothétiques ne retrouvent pas cependant d'audience auprès de la quasi unanimité des lin­guistes modernes qui refusent d'admettre qu'il y ait systématiquement attraction son/sens à travers l'enveloppe consonantique ou vocalique des signes linguistiques. Ils proposent, de leur côté, une explication structuraliste. Ils voient dans les mots ou monèmes une sorte de strate à différents niveaux : le plan de l'expression ou signifiant et le plan du contenu et signifié. Le niveau de l'expression, à l'exception de certains vocables très limités, ne véhicule pas directement le «contenu » ou signification. La signification du lexème est obtenue par des opérations plus complexes. Ils reconnaissent par ailleurs que le mot est décomposable en unités minima non signifiantes, les phonèmes, mais qui ont une fonction distinctive dans la chaîne du discours. 

Or les phonèmes intercalés dans la racine /lm/ n'ont pas, comme nous l'avons déjà suggéré, cette fonction distinctive : ils ne modifient que discrètement  le sens initial. C'est pourquoi, R. Jakobson, 1973 :2,104, admet une certaine dose de  la motivation phonétique. Il écrit à ce sujet : «Le symbolisme des sons est une réalité indéniablement objective, fondée sur une connexion phénoménale entre différents mondes sensoriels, en particulier entre les sensations visuelles et auditives.» 

Si, par exemple, la théorie de la motivation phonétique ne résout que partiellement le phénomène de l'infixation en arabe ancien, on est en droit de se demander si cette va­riété synonymique serait issue de la diversité des dialectes ou parlers bédouins. L'arabe ancien est avant tout une langue hybride - une koïnè – dont on avait renforcé le système lexical grâce à un apport divers et diversifié. La pluralité des signifiants pour un signifié unique est largement exploitée en arabe classique. 

Il n'est pas toujours nécessaire de recourir à la motivation «directe et naturelle » pour expliquer la dépendance sémantique existant entre des mots dont la structure se réfère à une systématique. Les dictionnaires anciens nous offrent en effet une gamme d'items lexicaux infixés : on pourrait citer, à titre d'exemple, les mots qu'a étudiés le Père Anastase Marie de Saint Elie dans son Nusu'. La racine /rm/ est préfixée des phonèmes /t/, /g/, /h/, /h/, /s/, /s/, /C/, /g/. On a alors  la suite sui­vante : /trm/, /grm,/ /hrm/, /hrm/, /srm/, /srm/, / crm/, /grm/  véhicuant l'idée de « couper ». Or, on aura la suite suivate :

(p) + [a + b] (a et b sont les contoïdes radicales et p étant le préfixe ou phonème préfixé). La racine initiale /rm/ se présente aussi, en arabe ancien, sous la forme /rmm/ à finale intensifiée, ayant le sens de « pourrir, s'user ». 

Comment se répartissent alors les phonèmes dans ces unités lexicales ? La grille suivante montrera que les phonèmes préfixés à la racine /rm/ se répartissent en 4 classes phonémiques :

-          2 dentales dont l'une est emphatique,

-          2 palatales,

-          2 vélaires,

-          2 pharyngales 

Or, on a les racines couplées suivantes :

- /trm/ Í /srm/

-  /grm/ Í  /srm/

-  /hrm/ Í /grm/

-  /hrm/ Í  /crm/ 

Nous référant à la célèbre formule de Trier qui disait qu'une langue est « une véritable lutte pour l'ordre », nous allons maintenant faire les quelques remarques qui s'imposent concernant la suite citée supra. Si la spirante interdentale /t/ est passée en arabe ancien - et cela dans de nombreux cas - à la labiodentale /f/, on apprend aussi qu'elle change en /s/ (voir Cantineau, 1960 :41). La spirante sifflante pourrait, du moins dans certains dialectes anciens, s'emphatiser, surtout au voisinage de certains phonèmes, comme la liquide /r/ par exemple. Pour les racines /trm / et /srm/, les phonèmes préfixés /t/ et /s/  sont-ils interchangeables ? Ou s'agit-il seulement d'une «moti­vation paronymique » ? Autrement dit, est-il question de la confusion de deux formes identiques ? Ou s'agit-il plutôt d'une «motivation interne », puisque les vocables dérivés de la racine /rm/ ont une relation génétique à l'intérieur du système linguistique ?

Les lexicographes anciens ont évidemment retenu ces lexèmes, mais ils n'ont donné aucune indication concernant leur morphologie. Al-Halil, pour ne citer que lui, enregistre tous les termes qui déri­vent de la racine précitée. Dans GL, 1,456, Ibn Durayd, quant à lui, pré­tendant, dans sa «Préface », ne recueillir que les mots «usuels », exclut srm, grm et crm. Il n'admet cependant /grm/  que comme équivalente de /srm/ signi­fiant «dépouiller un palmier de ses dattes ». Il défi­nit /hrm/  comme étant un écart métrique où il est question de l' «amuïssement d'une syllabe» (ibid., 1,521)  et /hrm/ signifie «désespoir » (ibid., 1,591).

Les objectifs que se fixent les lexicographes anciens semblent, à bien des égards, se réduire presque exclusivement à la collecte du lexique bédouin. L'analyse phonémique des lexèmes n'est pas, pour eux, une fin en soi, mais simplement un moyen. Ils signalent parfois des incidences phonétiques. Mais leurs remarques ne sont pas suffisamment explicites, parce que les con­ditions ne sont pas encore réunies pour une telle approche. 

Dans la matrice suivante, voyons maintenant comment se présentent les phonèmes préfixés à la racine radicale  /rm/ :

 

 

/t/

/g/

/h/

/h/

/s/

/s/

/c/

/g/

Labial

-

-

-

-

-

-

-

-

Dental

+

-

-

-

-

+

-

-

Palatal

-

+

-

-

+

-

-

-

Vélaire

-

-

-

+

-

-

-

+

Pharyngal

-

-

+

-

-

-

+

-

Occlusif

-

-

-

-

-

-

-

-

Nasal

-

-

-

-

-

-

-

-

Emphatique

-

-

-

-

-

+

-

-

Matrice visualisant les phonèmes préfixés

à une racine bilitère

 

Cette matrice spécifie les traits distinctifs qui caractérisent chacun des phonèmes ayant été préfixés à la racine /rm/.  C'est ainsi donc que surgissent les caractéristiques du système phonologique de l'arabe ancien. La formation du trilitère - qui constitue le fondement morphologique du mot arabe - obéit systématiquement au fait d'augmenter la radicale bilitère par des phonèmes dont le «choix » résulte d'une sorte de « symétrie acoustique » : la racine initiale bi-phonémique reçoit des unités augmentatives réalisées à différents niveaux du trajet articulatoire, mais suivant une « logique » articula­toire fort pertinente. La matrice laisse apparaître en fait cette symétrie qui est obtenue par le rapprochement phonémique des éléments intégrés  dans la racine de base : /t/ È /s/ ;  /g/ È /s/ ; /h/ È /c/. Ces productions phonétiques, issues d'un seul et même bilitère, s'inscrivent morphologiquement - voire sémantiquement - dans une aire linguistique spécifique. Elles appartiennent  donc à une « famille » et elles doivent être traitées comme telles.             

Un autre exemple, la racine /nb(b)/  « pousser un cri aigu » pourrait recevoir des suffixes sans pour autant perdre son sens originel. Les créations obtenues par l'adjonction d'un suffixe - dépendant pour une large part de cette racine bilitère de base -, acquièrent naturellement des acceptions plus étendues. Les lexèmes, qui dérivent par ailleurs de ces productions trilitères, voient leur aire de signification s'élargir si bien que souvent le sens initial s'éclipse. Des sens contextuels viennent élargir davantage cette gamme lexicale et donnent au mot arabe une grande extension d'emploi (cf. la synonymie dans le système linguistique de l'arabe ancien).  Les créations lexicales générées acquièrent suivant la place qu'elles occupent dans la chaîne du discours des emplois sui generis. P. Guiraud,1983 :31, écrit à peu près dans ce sens que «Le sens de base et le sens contextuel ne se superpo­sent pas; il y a toujours un seul sens dans une situa­tion donnée, le sens contextuel; au mot dans son con­texte correspond une seule image conceptuelle. ». Les lexèmes arabes produits à partir d'une racine bilitère dépendent à la fois du sens initial véhiculé par cette structure bi-phonémique, et des différents sens acquis dans des contextes donnés.

           Les formes /nbt/, .nbc / et /nbg/  ont en commun le signifié «jaillir; sourdre (eau) », mais la première acquiert un sens contextuel qui ne se différencie que légèrement du sens de base : /nbt/  signifie «puiser (l'eau) ». Les autres formes /nbs/ (avec un /s/ ou son correspondant emphatique), /nb'/,  /nbt/ et /nbt/ ont acquis de sens contextuels : /nbs/ signifie « émettre des voix ». Mais si l'on substitue au phonème suffixé /s/ l'emphatique /s/  correspondante, on a le sens «piailler »; /nb'/ « se déplacer », il s'agit donc d'un verbe de mouvement ; /nbt/  est transitif direct admettant un complément animé ou non-animé : il signifie «croître, pousser ». Mais /nbt/ a le sens de «déblayer un puits », etc. 

La matrice suivante pourrait nous renseigner davantage sur la valeur phonologique des unités suffixées : la nuance de sens - ou sens dérivés - provient de la fréquence d'usage de l'une ou l'autre forme.

 

 

'

t

t

g

h

h

d

r

z

s

s

s

d

t

c

g

q

k

l

h

a

dental

-

+

+

-

-

-

+

-

-

+

-

+

+

+

-

-

-

-

-

-

-

palatal

-

-

-

+

-

-

-

+

-

-

+

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

vélaire

 

-

-

-

-

+

-

-

-

-

-

-

-

-

-

+

+

+

-

-

-

pharyngal

-

-

-

-

+

-

-

-

-

-

-

-

-

-

+

-

-

-

-

-

-

laryngal

+

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

+

+

latéral

-

-

-

-

-

-

-

+

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

+

-

-

emphatique

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

+

+

+

-

-

-

-

-

-

-

Matrice explicitant les phonèmes suffixés

 à une racine bilitère

 

                   Ces champs morphosémantiques, selon la formule de Guiraud, autrement dit ce réseau d'associations formelles et sémantiques entourant chaque mot dérivé de la racine commune - déterminent l'existence de l'«histoire sémantique » de ces formes. Les /lm/, /rm/, /nb/, étudiées plus haut, seraient-elles de ce fait issues d'un fonds primi­tif sémitique ou étranger ? Le Père Marmargi, membre de l'Académie de Damas et partisan déclaré du billétarisme, a étudié cet aspect philologique dans des articles publiés régulièrement dans la revue de ladite Académie, et regroupés, par la suite, dans son important livre La lexicolioge arabe à la lumière du billétarisme de la philologie sémitique. L'auteur a essayé de démontrer, grâce à une étude comparée, que le trili­tère, ayant un caractère fondamental dans la conception philologique arabe, se dégage essentiellement d'un bilitère attesté dans la quasi totalité des langues sémitiques. La racine radicale /'m/, par exemple, signifiant «élévation; lucidité », admet la consonne suffixe /r/. Or on obtient le trilitère assez fréquent dans le langage arabe /'mr/  qui est une combinai­son intentionnelle d'une racine bilitère et d'un élément infixé, préfixé ou suffixé. Cette forme se retrouve dans différentes langues sémitiques : on a amara « commander; diriger » et ses dérivés en arabe, *emer en araméen avec le sens de « dire, raconter », *amar an hébreu avec, à peu près, le même sens ; les dérivés hébreux amir signifie  «sommet d'une montagne » et l'inaccompli *yetamru « s'enorgueillir »; l'accadien *amaru « dire », l'éthiopien *amara «présager, prédire » et *amir  «jour, matinée ». 

Il en est de même pour la racine /hm/, avec sa variante /hm/, exprimant « chaleur » et la racine /sg/  dont la variante est /sg/ : la première est suffixée par /r/, la seconde infixée par le même phonème ; on a /sgr/ et */srg/. Les radicaux /hm/ et  /hm/ peuvent recevoir la contoïde suffixale /r/ : on a donc les réalisations suivantes : hmr « gratter ; s'enivrer », * hmar en syriaque avec plus ou mois la même signification, d'où dérive *hamra ; « vin » ; l'hébreu *hamar et hemer ; *hamara  signifie «rougir » en éthiopien et *hameru  « disparaître ». La racine /sg/  ou /sg/, augmentée de l'infixe /r/ signifient respectivement «tresser ses cheveux » (saraga) et « mentir, couper le vin avec de l'eau » (saraga).  En hébreu, on a *sarag, *srag en syriaque. La même racine est employée en éthiopien *masagaret qui désigne « filet de pêcheur ».

Le Père Marmargi cherche à démontrer, par le choix de ces exemples, l'importance d'une telle investigation morphosémantique qui reconnaît une dépendance quasi constante voire organique du trilitère et des formes bilitères « «motivées ». Cette motivation morphosémantique, bien qu'elle explicite des données linguistiques évidentes, soulève par la même occasion un certain nombre d'objections. Certains linguistes refusent d'admettre qu'il y ait systématiquement une relation, de quelque nature que ce soit, entre signifiant et signifié. Mais ils reconnaissent seulement une relation conventionnelle, voire accidentelle entre les deux faces d'un signe linguistique. Ils s'ap­puient sur la diversité de nomination : comment faras, cheval, horse, caballo, pferd, etc. désignent-ils le seul et même animal ? L'explication par unité bilitère et augment affixal serait, à bien des égards, réservé à un secteur précis de la langue. «La correspondance entre signifiant et signifié n'est ni naturelle; ni arbitraire, mais sociale ; elle n'est pas conventionnelle mais pratique. Tout mot a un champ de signification dont le centre, la base, est constitué par le concept d'une réalité matérielle ou sociale. La nature de ce concept est déterminée par la pratique. » (Voir K.J. Hollyman, Le vocabulaire féodal, 13). 

L'arbitraire du signe « immotivé », qu'il soit bilitère ou trilitère, est chose acquise depuis Saussure ; lequel précise dans ses Cours, 208, que « Si par rapport à l'idée qu'il représente, le signifiant apparaît comme librement choisi, en revanche, par rapport à la communauté linguistique qui l'emploie, il n'est pas libre, il et imposé ».

Marmargi et Anastase, défenseurs du billétarisme - donc de la motivation – cherchent, avant tout,  comme d'ailleurs Ibn Durayd, à élargir le domaine de la langue décrite et de la rattacher naturellement à des langues issues du rameau sémitique,  parfois même indo-européen. Ils essaient surtout d'insister plus particulièrement, dans leurs travaux, sur les fameux des «universaux linguistiques », afin que se dégage le rapport qui existe, à des époques données,  entre différents idiomes. Ces vocables témoignant, en quelque sorte, du caractère motivé du lan­gage. Mais il y a parfois une digression flagrante dans leurs études, surtout en ce qui concerne l'origine d'un signe linguistique. Dans son Al-Nusu', le Père Anastase, féru des études comparées des langues, consacre ure bonne partie de cet ouvrage à l'analyse étymologique de mots arabes. Il les rattache souvent à des étymons grecs ou latins. Ce qui est une entreprise délicate et fort audacieuse. 

Certains linguistes contemporains paraissent proposer une autre explication concernant le trilitère issu morpho­logiquement du bilitère. Ils font remarquer que le mot sémitique, génétiquement bilitère, retrouve sa  véritable structure lorsqu'on le compare à ses dérivés : le syriaque *sab « border ; longer », dérivant de , présente dans *sabbuti  « j'encadre »,  la séquence /-bb-/. Or, la racine est /sb(b)/, bilitère à finale intensifiée. La séquence /-bb-/ ­pourrait être séparée par un /a/ ; on obtient donc -bab- dans *sababti  (Notez la persistance du phonème /b/ dans les deux cas). On a aussi le syriaque *biz «piller » qui voit le /z/ final se doubler dans *bezzer  « je pille » et *bezzat  « elle pille » : la racine radicale est non pas /bz/, mais /bz(z). Le même phénomène se produit pour *leb  « cœur » hébreux : le /b/ est doublé dans *libbi  « mon cœur » (voir R. cAbd Al-Tawwab, 1987 :300).

 



09/10/2010
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