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La lutte contre l'analphabétisme et l'exclusion sociale

 

Abdelghafour Bakkali

  "Le droit à l'alphabet, c'est par là qu'il faut commencer."
           Victor Hugo, Les Misérables, 1862

 

La lutte contre l'analphabétisme a préoccupé le Maroc, comme d'ailleurs bon nombre de pays en voie de développement, depuis l'indépendance. Des actions massives, inscrite dans le projet politique global, ont été menées tous azimuts pour l'alphabétisation des personnes âgées de plus de 15 ans. Il s'agissait en principe de diminuer progressivement par des opérations de grande envergure le nombre des analphabètes. Ce qui contribuerait à l'éveil de l'individu à la vie sociale, culturelle et économique. Mais les démarches et les contenus pédagogiques préconisés et le temps réparti aux  activités d'alphabétisation n'avaient pas abouti, faute d'une stratégie éducative rationnelle.


Le Maroc, comme d'ailleurs les pays sous-développés ou en voie de développement, se heurtait après son indépendance à des obstacles d'ordre structurel : la complexité de la mise en place des structures économiques, politiques et sociales ont gêné, du moins partiellement, le démarrage économique. Puis, la relance économique amorcée fut notamment freiné dès 1973 par le choc pétrolier. Et en 1982, les pièges de l'endettement du pays aggravèrent la situation et engendrèrent de nouveaux problèmes inhérents à la croissance économique qui a des conséquences immédiates, faut-il le rappeler, sur la vie sociale de l'individu et du groupe; et désormais, le Maroc sera contraint de passer, comme d'ailleurs tous les pays endettés, sous les "fourches caudines" du FMI. Dans son livre le Sahara occidental : l'enjeu maghrébin , Karthala, 1992, Abdelkhaleq Berramdane, professeur à la Faculté de Droit et des Sciences économiques du Mans précise que « L'endettement du Maroc s'élevait pour la période 1980-1982 à plus de 5O% du PNB. Le service de la dette s'élevait à 43% du total des exportations marocaines » (p.86). Or, un fossé de plus en plus profond se creuse entre les données objectives de la politique économique et l'indice du développement humain (IDH) qui doit prendre en compte, d'après le PNUD, non seulement  le niveau de revenu, mais également l'espérance de la vie à la naissance et le niveau d'alphabétisation.


Cette situation malaisée, issue d'une accumulation de «crises », accentue la tension sociale et contribue à la prolifération des foyers de pauvreté et partant à l'extension et à la complexité du phénomène de  l'analphabétisme qui complique de plus en plus le situation socio-économique et culturel de la masse populaire. Le freinage de l'essor économique fait donc obstacle à l'éducation et complique de plus en plus la scolarisation obligatoire des enfants, particulièrement ceux appartenant à des milieux vulnérables. Ainsi se détournera-t-on quasiment de l'opération d'alphabétisation entreprise énergiquement pendant les premières années de l'indépendance.


       L'alphabétisation, reconnue comme un droit de chaque être humain, est incontestablement un facteur inaliénable du développement humain, parce que, d'une part, elle est conçue comme partie intégrante des programmes du développement, et que, d'autre part, elle est le tremplin vers une insertion satisfaisante du groupe ou de l'individu alphabétisé dans la vie socio-économique et culturelle. L'alphabétisation lui donne en effet la capacité de traiter l'information écrite, de comprendre les arias qui l'empêchent de contribuer à la prospérité de la société à laquelle il appartient ; et partant de participer pleinement à l'épanouissement de son être.


Dans cette perspective, il est impérative, comme le soutient le pédagogue brésilien Paulo Freire, de faire acquérir aux populations concernées non pas exclusivement un savoir de type scolaire, un rabâchage exaspérant parce qu'incommode, mais plutôt un ensemble de connaissances pratiques susceptibles de déclencher chez elles le désir de s'impliquer activement dans le devenir de leur pays. Par conséquent, l'alphabétisation, aussi indispensable que la santé, n'est pas uniquement l'acquisition passive des savoirs dits de «base » en lecture, écriture et calcul, mais un enjeu économique voire politique. Afin que cet objectif soit atteint, l'alphabétiseur, guidé par une stratégie de formation fonctionnelle et interactive, essaie, grâce à une pratique pédagogique rénovée, à amener les alphabétisés à construire leur propre parcours d'alphabétisation, c'est-à-dire à exprimer leur pensée sur différents sujets qui les touchent directement. Or, à partir d'un certain nombre de «thèmes générateurs » sur lesquels se fonde le processus d'alphabétisation, la population concernée extériorise son véritable être et participe pleinement à la reconstruction de sa personnalité. Le rapport alphabétiseur/alphabétisé est alors interactionnelle. D'autant plus, le but recherché par cette éducation se traduit par l'acquisition de la compétence linguistique, c'est-à-dire que l'apprenant alphabétisé doit être capable de produire et de comprendre des énoncés en rapport avec ses besoins les plus immédiats.


Les compétences d'expression et de compréhension s'assimilent par une approche qui ne tient pas exclusivement de l'inculcation des savoirs préliminaires, mais par un entraînement quasi systématique à l'écoute, à l'expression orale, à la lecture et à l'écriture. De ce fait, l'alphabétisé ne se sentirait pas attelé à des contenus et pédagogies d'obédience «autoritaire », qui consistent à un dressage fort insipide du sujet alphabétisé. Ces pratiques caduques reproduisent en fait des démarches stéréotypées parce qu'elles stimulent  constamment l'alphabétisé selon un canevas à triple dimension : présenter, expliquer, répéter. Son initiative, qui doit être placé a priori sur un piédestal, est acculée à l'aphasie.


Dans  l'approche fonctionnelle ou communicative, l'alphabétisé est plutôt agent que patient ; il participe à la reconstruction de son propre itinéraire de formation par une sorte de prise de conscience de sa situation de personne capable de contribuer à l'émancipation de son être et au développement de son pays. A l'instar d'une compétence linguistique, on vise surtout à lui faire acquérir une compétence de communication tout en stimulant chez lui des transactions orales qui dévoilent ses profonds désirs et l'incitent à s'impliquer de plus en plus dans l'opération d'alphabétisation qui représente pour lui une dure épreuve. Sa fidélisation à cet apprentissage ne passe pas nécessairement par la prédilection du réflexe sur la pratique ; autrement dit, de la norme scolaire sur le savoir-faire et le savoir-être. Pour que ce principe pédagogique puisse être opérationnelle, on appliquera dans l'acte d'alphabétiser une pédagogie de découverte centrée sur l'apprenant à alphabétiser et non pas sur la teneur d'une stratégie révolue. Cela se réalise de prime abord à travers une analyse méthodique des données statistiques offertes par des investigations dont les résultats sont révélés par des instances officielles ou par des études spécialisées.


Ceci étant, le travail en question met surtout l'accent sur une alphabétisation rationnelle et objective, et préconise pour ce faire une approche qui tient compte avant tout de l'implication du sujet alphabétisé dans le processus d'apprentissage. Autrement dit, la finalité de cette éducation de l'adulte est la transformation sociale et culturelle qu'il subira une fois alphabétisé.  


De ce point de vue, nous essaierons par le biais de cette réflexion de répondre à la problématique de l'alphabétisation et de la formation de l'adulte, en l'occurrence les jeunes personnes âgées de 15 à 24 ans. Présentement, le projet que nous élaborons ne négligera pas les résultats obtenus par les actions menées par l'Etat marocain et les expériences menées dans différents pays (Brésil, Cuba, Mexique, Russie, etc.), mais il les utilisera de façon rationnelle et les adaptera aux véritables attentes de la population concernée, afin qu'une action plus élaborée, plus conforme à la réalité socio-économique et culturelle du Maroc, puisse contribuer à la régulation  objective de cette situation dont la complexité est somme toute patente. Pour que nos objectifs généraux et opérationnels soient atteints, nous avons, au premier abord, essayé de circonscrire les différentes acceptions du concept analphabétisme. Pour cela, nous nous sommes référés à des définitions retenues par des instances internationales. Nous avons, en guise d'objectivité, identifié la population cible, celle justement qui se cantonne dans des milieux défavorisés et qui n'a reçu aucune instruction. Nous avons opté pour une stratégie éducative qui alterne l'acquisition des compétences de base en lecture-écriture-calcul rendues fonctionnelles par une approche communicative, et une formation qualifiante. S'alphabétiser suppose à la fois la maîtrise d'un acquis basique permettant au sujet alphabétisé de traiter l'information écrite qu'il rencontre fréquemment dans son environnement et l'apprentissage d'un métier capable de faciliter son insertion socio-économique.


Pour concrétiser cette approche, nous avons prévu un dispositif pédagogique d'alphabétisation (DPA) qui se réfère aux supports pédagogiques confectionnés par les départements officiels d'alphabétisation (manuels de lecture et d'écriture, de l'hygiène et de la vie en société), à la pratique de l' «écrit d'environnement » ou «écrit social » (des fiches d'exploitation sont proposées aux alphabétiseurs dans ladite étude) et à l'expression libérée des préoccupations de l'alphabétisé.


L'étude prévoit également la formation professionnelle des formateurs, clef de voûte de cette action alphabétisante. Cette formation, indispensable pour une approche pertinente du phénomène d'analphabétisme, repose sur une technique modulaire alternant savoir théorique et pratiques pédagogiques ou mise en situation professionnelle. L'alphabétiseur s'initiera, par le biais de cette formation, aux différentes théories d'alphabétisation, à l'andragogie et il apprendra à préparer des séances de classe non pas selon le modèle pédagogique scolaire, mais selon les motivations et les spécificités des populations cibles. Cette pédagogie objectiviste ou interactionniste conduit progressivement l'alphabétisé à la maîtrise des outils de communication, et partant à son insertion sans heurt dans la vie socio-économique.

  • D'autres articles seront présentés afin que la démarche préconisée pour l'alphabétisation rationnelle puisse être saisie à bon escient.

 



04/10/2010
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