LEXICARABIA

LEXICARABIA

La normativisation de la l'arabe classique

Abdelghafour  Bakkali

  

 

 

"Libre de sa parole mais contraint par sa langue : tel est l'individu dans son expérience du langage, n'obtenant sa liberté qu'en acceptant les contraintes d'une langue qui lui est extérieur, étrangère - au sens où il ne peut s'en saisir, initialement au moins, que comme héritage. le respect de la loi linguistique est ainsi constitutif de l'expérience du langage, non moins que l'exercice de la parole constitutif de la langue mère, élaboration de la loi future.
 

 

 


Dès le IIe/VIIIe siècle, les études linguistiques arabes - amorcées bien avant cette date- connaissent un essor considérable. Le processus de fixation de la langue ancienne - ou encore sa normativisation [1] -  obéit, en quelque sorte, un consensus considérant la langue bédouine, restée longtemps à l'abri de l'influence étrangère, comme le modèle d'expression et de communication le plus authentique et le plus pur. Les grammairiens et philologues arabes anciens ont en fait considéré certaines tribus détenteurs d'une espèce de « compétence discursive »,dite al- saliqa, si bien que le philosophe Al-Farabi  الفارابيdans ses Al-Alfaz wa l-huruf  الألفاظ والحروف « Les expressions et les lettres », distingue, d'un côté, des communautés tribales maîtrisant le vocabulaire rare et étrange (al-gharib الغريب), telles que les tribus de Pays, Tamim et Asad ; et de l'autre, Hudhayl, Kinana et Tayyi' qui pourraient offrir aux grammairiens les bases flexionnelles et morphologiques du langage arabe authentique. « Cette norme, note Régis Blachère, serait représentée par l'ensemble des parlers en usage dans une zone comprise entre deux lignes, l'une tirée du sud de la Mekke jusqu'au Bahrain, l'autre allant du sud de Médine, s'incurvant vers la Syrie et aboutissant, sur l'Euphrate, vers Coufa . » (cf. R. Blachère, Les savants iraquiens et leurs informateurs bédouins au IIe-IVe siècle de l'Hégire, in Mélanges Marçais, p.38)

 

Cette langue archétype est partant codifiée selon cette rigueur qui consiste à reconnaître, quasi arbitrairement, la supériorité oratoire de certains dialectes sur d'autres qui, pour des raisons géographiques et historiques, ont été contaminés par un apport étranger assez important. ce qui les écarte sciemment des critères de l'authenticité. Des grammairiens et des lexicographes ont estimé que le parler quraychite était en position de prédilection para rapport aux autres dialectes, parce que cette tribu abritait la Kacba et entretenait un réseau commercial d'une grande envergure avec les autres tribus. Ce parler était en fait soutenu par le pouvoir religieux et économique. Dans son Al-sahibi  الصّاحبي Ibn Faris (m. 395/1004) reproduit in extenso cette thèse et égrène les raisons qui favorisent le dialecte mecquois par rapport aux autres parlers bédouins.

 

La codification de la langue s'approprie les méthodes d'investigation élaborées et mises en œuvre par les « sciences religieuses ». Al-Zarkachi الزّركشي, dans son AL-Bahr al-Muhit, البحر المحيط précise que la langue ne pourrait faire le consensus de tous les grammairiens et philologues qu'avec ces trois conditions : d'abord, elle doit être issue des tribus admises comme des autorités dans le domaine discursif, et transmise dans une « chaîne authentique », ou plutôt authentifiée par les maîtres de cet art, c'est-à-dire que les transmetteurs (ruwwat) d'un énoncé sont considérés comme « dignes de foi » (thiqa). Ceux-ci doivent, ensuite, présenter, comme en théologie, des qualités requises pour être fiables et crédibles. Et enfin, cette langue doit nécessairement être conforme à celle dont se servaient les Arabes (al-carab l-cariba)  العرب العاريةdétenteurs de la compétence discursive, tels que Qahtan, Macad et cAdnan.

 

Wilhelm Alwardt (1828-1909) soutient, dans ce sens, que les études linguistiques arabes ont été « […] suscitées, au début, par les besoins de l'exégèse coranique, que celles-ci à son tour conduisit à l'élaboration d'une doctrine grammaticale plus ou moins en contact avec la réalité, qu'enfin à l'aube du IIe siècle de l'Hégire (premier quart du VIIIe siècle J.-C.), ces recherches furent stimulées par la curiosité historique, le goût littéraire, l'antagonisme entre Arabes et Non-Arabes » (cf. R. Blachère, op. cit. p.37). On visait par ce procédé à fixer, interpréter, commenter les textes quelle que soit leur nature, sacrés ou profanes. Une analyse systématique fut bel et bien entreprise. On écartait sciemment les mawali الموالي  bien que certains d'entre eux eussent brillé dans le domaine linguistique, les tribus bédouins dont le parler présentait des caractéristiques considérés par les puristes comme des écarts à la norme ou encore comme des constructions langagières anomales (voir à ce propos Al-Suyuti, Al-Muzhir, I,58. المزهر للسيوطي). Ainsi a-t-on établi une grammaire arabe dont les principes repose essentiellement sur une norme reconnue comme souveraine. Cette grammaire normative « fondée sur la logique et dépourvue de vue scientifique et désintéressée sur la langue elle-même [consiste] uniquement à donner des règles pour distinguer des formes correctes des formes incorrectes ; c'est [donc] une discipline normative fort éloignée de la pure observation et dont le point de vue est forcément étroit » (Pour d'amples précisions sur ce type de codification grammaticale, cf. Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, p.13). C'est notamment dans cette perspective que se constituait la grammaire arabe qui était au début un auxiliaire indispensable à l'exégèse  et qui attestait un usage incontournable ; elle aidait en fait à mieux comprendre le Livre Révélé parce qu'elle mettait à la disposition du lecteur des règles élaborées par d'éminents grammairiens. 

 

Dans ce mouvement linguistique intense, deux centres linguistiques, Al-Basra et Al-Kufa, disposaient de moyens plus ou moins différents pour la description et l'analyse de la langue, l'établissement de la norme. Les premiers comptaient sur l'usage, l'emploi que les locuteurs natifs en faisaient de l'idiome ; les seconds s'appuyaient beaucoup plus sur la langue codifiée par un usage canonique. Les Kufi optaient pour la grammaire descriptive parce qu'ils s'attachaient beaucoup plus à décrire l'usage qu'en faisaient les locuteurs de la langue ; mais les Basri se contentaient de prescrire des règles sans donner de l'importance à l'emploi systématique de l'idiome qu'utilisaient les locuteurs. Alain Rey note dans ses Théories du signe et du sens. Lecture I, p.78, que « [La] contribution la plus connue en sémantique est l'opposition entre les tendances « analogistes » et structurales des grammairiens de Basra, et celles « anomalistes » de l'école de Kufa. Les premiers fondaient l'absolue priorité du système par rapport à l'usage sur le caractère isomorphe des lois du langage, de la pensée et du réel. Les autres, sans doute plus sociologues, donnaient la prééminence aux textes reçus, réalisation du système, certes, mais soumis à un usage souverain ». Ces écoles dont la bipartition est proclamée par Ibn al-Nadim ابن النديم dans son Al-Fihrist, الفهرست  p.59 et sq., fondaient les théories linguistiques de l'arabe ancien et prêchaient, chacun selon ses visées, le culte d'une carabiyya fondée sur une logique somme toute aristotélicienne. L'une et l'autre affinèrent à l'extrême des méthodes d'analyse et de logique sémantique.

 

Ces études linguistiques étaient aussi focalisées sur une analyse ingénieuse du phonétisme de l'arabe. Dans son Introduction aux Cours de phonétique arabe, Jean Cantineau, p. 5, note en effet que « les anciens grammairiens arabes ont été les premiers phonéticiens de leur langue : on trouve chez Sibawayhi, par exemple, un classement correct des consonnes suivant leur point d'articulation, une abondante étude de l'assimilation consonantique, des notions exactes du timbre des voyelles, des indications sur les particularités phonétiques des différents dialectes ». Mais, il ne faut pas oublier le rôle précurseur d'Al-Khalil b. Ahmadبن أحمد  الخليل, l'auteur de K. Al-cAyn كتاب العين , premier dictionnaire arabe, et l'influence qu'il avait exercée sur son disciple d'origine persane et auteur d'Al-Kiab  الكتابoù notamment avait été décrite et codifiée la langue classique. Dans sa Préface du K. Al-cAyn, Al-Khali développe eu égard une théorie phonétique qui sera reprise systématiquement par les grammairiens, philologues et lexicographes anciens. Grâce à ses talents peu communs dans les domaines phonologique, syntaxique et lexical, il impose, en quelque sorte, ses schèmes de pensée à la postérité de telle sorte qu'il l'empêche, pour longtemps encore, de contribuer pertinemment à une analyse linguistique plus approfondie. Pour une description phonético-morphologique, par exemple, les grammairiens et lexicographes anciens se réfèrent constamment à la Préface du dictionnaire d'Al-Khalil « Cette théorie phonétique, fait remarquer J. Kristeva dans ce sens, était étroitement liée à une théorie de la musique : le grand d'Al-Khali Al-Farahidi (probablement 718-791) fut non seulement un phonéticien et un grammairien érudit, mais aussi un éminent théoricien de la musique. Un terme comme haraka, mouvement employé en phonétique, vient de la musique » (Voir Kristeva, Le langage, cet inconnu, p.130).

 

   

Les études linguistiques arabes anciennes se caractérisent par ailleurs par l'intérêt que portent les grammairiens à la lexicologie et à la sémantique. Ces recherches se cristallisent en fait dans l'élaboration de traités consacrés à ces disciplines et désignés sous l'appellation de monographies (Al-Rasa'il الرسائل) où sont catalogués des entrées avec leurs acceptions respectives. Pris isolément, ces mots constitue ce qu'on appelle la sémantique lexicale. Notons qu'aucun ordre n'est observé dans le classement de ces items dont la totalité constitue eu égard le contenu de ces traités à visée lexicographique. Le vocabulaire collecté appartient à des domaines fort variés : le chameau, le cheval, les plantes, l'homme sont au centre de ces répertoires lexicaux. L'étude de ces monographies révèlent les démarches et les objectifs des auteurs qui ont composé ces livres.
     

Pratiquement, on distingue deux étapes distinctes dans l'évolution de la sémantique lexicale : d'abord, celle consacrée à des monographies et, ensuite, celle à de véritables dictionnaires de langue. Ces derniers écrits connaissent, à leur tour, surtout en ce qui concerne la méthode classificatoire de la nomenclature, trois phases successives : la première classe appartient toute entière à la classification phonético-morphologique d'Al-Khali qui « composa le premier dictionnaire arabe, le Livre d'Al-cAyn, dans lequel les mots sont rangés non par ordre alphabétique, mais d'après un principe phonético-morphologique reproduisant l'ordre dans lequel les grammairiens indiens rangeaient les sons : gutturales, palatales, etc. » (Voir aussi J. Kristeva, op.cit., p.132). Ceci étant, K. Al-cAyn est considéré comme étant un dictionnaire qui relève de la classification phonétique. La deuxième classe appartient à la classification alphabétique. Elle est représentée par Ibn Durayd qui l'applique dans son Gamharat al-Luga جمهرة اللغة (désormais GL). Mais l'auteur de ce dictionnaire n'arrive, comme bon nombre de lexicographes, à se libérer complètement des fameuses alternances consonantiques (al-taqalib التقاليب) d'Al-Khali b.Ahmad. Le GL adopte une démarche qui associe les deux précédentes classifications. Ibn Durayd Durayd espère par cette approche faciliter l'accès à l'information lexicographique. Mais il n'atteint cet objectif d'une importance capitale que partiellement. Vient enfin la troisième classe consacrée à des productions lexicographiques dites « notionnelles » : c'est la classification notionnelle. Ce type de classement des entrées « […] est axée non plus sur les mots, mais sur les notions : le dictionnaire est divisé en plusieurs parties présentant chacune une notion donnée et les mots qui l'expriment » (Voir à ce sujet A. Moutaouakil, La théorie de la signification, p.29). On peut citer, entre autres, AL-Mukhassas d'Ibn Sida Al-Andalusi المخصص لابن سيدا الأندلسي (m. 458/1065).

 

Ibn Durayd compose en fait vers la fin du IIIe/IVe siècle un dictionnaire dont le principal objectif est la collecte du lexique usuel de l'arabe ancien, mais GL جمهرة اللغة, soumis au goût de l'époque, contient un certain nombre de mots rares, des particularités dialectales, des écarts grammaticaux et morphologiques, des emprunts lexicaux et des termes néologiques voire des indications étymologiques. Disposant de sources variées et contradictoires, il produit une œuvre d'une densité lexicale notoire. A le lire, on identifie aisément l'impact évident de l'environnement et les mœurs d'une communauté foncièrement bédouine. Il reproduit parfois dans sa macrostructure des événements historiques, culturels, sociaux, coutumiers dans un langage issu en majorité du désert où le mode de vie reflète une mentalité conditionnée par cette immensité désertique qui conditionne eu égard la personnalité de l'Arabe et la structure de son idome. « Le vocabulaire, note George Matoré, est l'expression d'une société ». Soulignons également, en citant F. de Saussure, le lien étroit qui existe entre « l'histoire d'une  et celle d'une race ou d'une civilisation. Ces deux histoires se mêlent et entretiennent des rapports réciproques » (cf. G. Matoré, Histoire des dictionnaires français, p.23).  Le lexique ainsi regroupé dans une nomenclature « raconte » la psychologie, les us et coutumes, les croyances, les cultures de la communauté linguistique ciblée. GL est un champ d'investigation d'une richesse exceptionnelle. Ainsi le dictionnaire d'Ibn Durayd révèle aux usagers initiés un vocabulaire relatant les mœurs d'une société nomade où les êtres et les choses mènent une existence de dépendance et de solidarité.

 


 

[1] La normativsation d'une langue insiste sur la planification du corpus; i.e. sur sa codification et sa standardisation. la normalisation par ailleurs repose sur la planification du statut; i.e. sur la promotion de normes d'usage linguistique. Et ce généralement pour les situation plurilinguistiques. Concernant l'arabe ancien, le processus de normativisation détermine une norme authentique ou authentifiée et écarte sciemment les dialectes ayant été contaminés par un apport étranger compromettant.


31/08/2012
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