LEXICARABIA

LEXICARABIA

Lexicalisation et structure du vocabulaire de l'arabe ancien

Abdelghafour  Bakkali 


"Dans cette base [de la grammaire], nous distinguons maintenant deux parties, l'une, qu'on peut continuer à appeler syntagmatique (ou catégorielle), (...), et l'autre, qui est le lexique. Le lexique consiste, simplement, en un ensemble non-ordonné (une liste) de rubriques lexicales, et chacune de ces rubriques lexicales n'est rien d'autre qu'un ensemble de traits déterminés; ces traits sont de trois sortes : phonologiques (...), sémantiques (...) et syntaxiques (...)"
Nicolas Ruwet, Introduction à la grammaire générative, Paris, Plon, 1967, p. 312.

5.       

Dans cet article, nous allons essayer de mettre l'accent sur les autres variations de l'unité lexicale arabe afin que cette analyse synchronique revête un caractère plus fonctionnel et que les mots étrangers - que nous allons exposer dans la seconde partie - se distinguent du vocable bédouin, aussi bien dans leur manifestation matérielle que dans leur valeur sémantique.

 

5.1. La métathèse (al-qalb) :

L'arabe ancien se développe suivant d'abord des critères internes qu'il faut souligner pour que surgisse la véri­table structure lexicale de cette langue née dans le désert et grandi au sein d'une religion monopolisant, en quelque sorte, tous les domaines du savoir. Les grammai­riens arabes ont élaboré, selon une démarche digne d'admiration, un système rigoureux de « création lexicale » ou de néologie. Ils ont en effet traité la métathèse (qalb), i. e. la transposition, ou encore la conversion par assimilation, d'un phonème ou d'une syllabe dans le corps d'une unité lexicale. Ce procédé a une fréquence considérable dans le système linguisti­que de la carabiyya. On y a consacré très tôt des études diverses et fort instructives. On peut citer, entre autres, les Nawadir  النوادر d'Ibn Al-Acrabi, Al-Garib l-Nusannaf    الغريب المُصنّف d'Abu l-Qasim b. Sallam, Sarh al-Mucallaqaat  شرح المُعلّقات d'Ibn al-Nahhas, etc.

Les exemples de ces conversions phonémiques abondent dans la langue ancienne : e. g. on a les couples suivants :

-          rabada  /  radaba  (déplacement de /d/) « se blottir », 

-          anbada  /  andaba  « faire gémir l'arc ou la corde ».

-          fahha   /   haffa  « siffler (serpent) ».

-          gadaba   /   gabada  « tarrir (lait d'une chamelle) ».

-          saciqa  /     saqica « foudre », etc.


S'agit-il ici d'un phénomène diachronique ? Autrement dit, est-ce que l'un de ces lexies  représente l'étymon, alors que l'autre n'est que son état évolué, transformé ? rabada > radaba ou inversement ? Ce phénomène a justement marqué plusieurs langues ; le latin formaticum a abouti, après une série de transformations conditionnées, à fromage en français, miraculum a donné milagro  en espagnol et periculum s'est transformé en pelligro, festra a évolué  en fresta en portugais, le nom propre Roland a donné Orlando en italien, etc. Ou s'agit-il seulement d'un lapsus linguae ?


Le qalb, d'après Ibn Faris, est manifeste dans le langage bédouin, mais il n'a pas été cependant actualisé par le Coran (voir Al-Muzhir, 1,476). Ibn Durayd, GL, 3,1254, consacre, quant à lui, une section de son dictionnaire, à la métathèse et réfute la thèse des grammairiens qui prétendent que les mots affectés du qalb représentent un écart dialectal. Al-Suyuti, ibid., 1,476-477, reprend la remarque d'Ibn Durayd sur l'emploi d'unités lexicales marquées de la métathèse. Dans son Diwan l-Adab ديوان الأدب Al-Farabi sou­ligne que nagaza est une expression dialectale, relevant d'un parler régional (luga) dont l'équivalent arabe authentique est nazaga « tenter, inciter au mal ».


Néanmoins le grammairien Ibn Durustawayh conteste le qalb et compose, en réplique aux défenseurs du ce phénomène linguistique, un traité intitulé Ibtal al-qalb  إبطال القلْب (voir Al-Muzhir, 1481). Le compilateur Al-Suyuti, sans être de l'avis de l'auteur du Ibtal, recense environ 100 termes affectés de métathèse. Le qalb, objet de litige pour les deux célèbres écoles, est étudié par Al-Nahhas ابن النّحّاس dans son Sarh. Celui-ci note, à ce sujet, que les grammairiens de Basra rejetaient la définition du qalb établie par ceux de Kufa. Si les seconds soutenaient que le qalb est le fait de dépla­cer un phonème dans le corps d'un mot, les premiers voyaient la véritable métathèse dans la chute du hamza ou son remplacement par l'une des glides /w/ ou /y/. Le qalb se manifeste, d'après eux, dans gurf har transformé en ha'ir « berge démolie » (il y a chute et maintien du hamza). Certains mots arabes,  considérés comme résultant d'une métathèse, s'expliquent  clairement par le renvoi à l'étymon sémitique : rukba « genou », par exemple, se dit *burku  en akkadien, *bereh en hébreu, *burka en araméen, berk en éthiopien. Le mot rukba serait donc issu de *burka. Des vestiges étymologiques restent en outre manifestes dans le verbe baraka « s'agenouiller » (voir R. cAbd Al-Tawwab, 1990 :90, et Anastase, Nusu',106).


Retenons cependant que le déplacement de consonnes dans le corps d'un lexème est un procédé fort productif en néologie. Al-Halil recourt en effet pour la composition de sa macrostructure en pratiquant la méthode de l'anagramme ou « alternance consonantique » (taqlib). Les lexies, ayant les mêmes phonèmes dans leur structure de base, sont créées par la permutation des unités phoniques. Les mots ainsi obtenus ont, à peu près la même signification, ou parfois des significations opposées. Pour l'auteur du KA, un mot acquiert, suivant qu'il est bi-, tri-, quadri- ou quinquilitère, un nombre déterminé de formes : le bilitère a 2 formes, le trilitère en a 6, le quadrilitère 24 et le quinquilitère a 12O formes dont la majorité est obsolète, i. e. des signifiants sans signifiés (voir KA, 1,59). Ainsi  les racines /qd/ et /dq/, /hlc/ et /lhc//, /crs/ et /scr/,  /hnbl/ et /nhbl/, etc. n'entretiennent-ils, au sein de chaque couple, aucun rapport de sens bien que leur forme paraisse dépendre d'une même structure phonique. L'arabe ancien a de ce fait une structure multiforme et complexe.

 

5.2. Alternance conditionnée de l'occlusive glottale :

 

Le lexique de l'arabe ancien contient également des mots qui ne se différencient dans leurs formes acoustiques signifiantes que par un seul phonème ; lequel pourrait permuter avec un autre. Ce dernier s'arti­cule généralement dans la même aire articulatoire que le premier. Ce phénomène de «permutation phonique » re­çoit dans la tradition grammaticale arabe  la dénomination  de ibdal. Ibn Durayd, pour ne prendre que lui pour le moment, regroupe dans son dictionnaire de langue un grand nombre de cette catégorie de mots (GL,3,1723) Al-Suyuti consacre évidemment à  cet aspect lexical la 32ème  section de son Al-Muzhir.1,460, Citant Ibn Faris, il fait remarquer que « Les bédouins [détenteurs de la saliqa ou «compétence discursive »] se plaisaient à articuler autrement l'un des phonèmes d'un seul et même mot. »


Abu Al-Tayyib Al-Lugawi écrit, en revanche, que « Al-ibdal ne veut nullement dire que les bédouins se livraient intentionnellement à la permutation de l'un des consonnes constitutifs d'un mot. Les mots qui présentent cette alternance appartiennent en fait à des tribus différentes. La preuve : c'est que le hamza ne pourrait pas être articulé et non articulé par une même tribu. C'est dans cet esprit que le sin ne pourrait pas se substituer au sad, ni le hamza au cayn (ou inversement), ni al- à l'article (dialectal) am-, etc. » (ibid., 1,460). Chaque tribu a sa spécificité articulatoire. Au terme coranique gasa « rôder, dévaster», Al-Halil cite son équivalent hasa. Il s'agit certainement d'une interpolation (tashif) ayant généralement affectée les contoïdes qui ont une même graphie; et c'est évidemment le cas ici.


La permutation chez Ibn Sikkit, étudiée dans son livre K. al-Ibdal, s'obtient selon des variations phonétiques. C'est ce qui entre dans le chapitre de la «phoné­tique combinatoire ». D'abord, le hamza se réduit dans des vocables soit à /h/, /c/, /w/ ou /y/. Il se diphtongue, ou du moins, change d'aire articulatoire. Mais ce changement se maintient dans la partie pharyngale. Rappelons que le hamza, phonème instable, a été exclusivement étudié par Abu  Zayd al-Ansari dans un son livre intitulé Al-Hamz qui a été édité  en 1910 par L. Cheikho.


Ce phonème a subi en effet de profondes altérations dans le parler bédouin : il est passé à la spirante laryngale /h/, à la pharyngale sonore /c/, etc. C'est peut-être à ces conditions que les grammairiens l'ont rangé parmi les «lettres fortes » (al-huruf al-sadida), rendues parfois par «occlusives ». Le hamza, sujet à un certain « affaiblissement » (tahfi, tashil ou talyin), perd parfois sa consistance phonique. Il est remplacé néanmoins par un autre phonème, généralement plus résistant à des transformations articulatoires. Le sens de base ne subit cependant aucune modification. Les /h/ et /c/, par exemple, n'ont plus une valeur distinctive. Ils constituent, en quelque sorte, de simples substituts à  la glottale occlusive. Ces phonèmes élargissent - souvent d'une façon quasi inflationniste - le lexique de l'arabe ancien : on pourrait citer, entre autres, les couples suivants : katta'a  et kattaca   « flotter à la surface de l'eau », du'af  et ducaf « poison »,  'usun  et cusun  « caractère, tempérament », 'araqa et 'haraqa «verser de l'eau », etc. Ibn Durayd considère cette dissimilation comme une pro­nonciation dialectale, un écart à la norme canonique (GL, 1,9).


Le hamza se transforme également en glides /w/ et /y/, surtout à l'initiale du mot bien que cette glottale se maintienne, en règle générale, en cette position (Cantineau, 1960 :78). Le plus important est de savoir lequel des deux mots est le plus ancien ? Est-ce celui qui a /w-/ ou /y-/ à l'ini­tiale, ou bien celui qui a le hamza ?  Ou  s'agit-il tout simplement d'un habitus articulatoire ? S'articulant au larynx, le hamza a certainement évolué en sonnantes /w/ et /y/. Dans ce cas, il es très difficile de dire quel est le mot qui appartient à la norme classique ou celui qui relève d'une prononciation dialectale ou régionale, sachant que ces trois phonèmes (le hamza, w et y) sont les plus  fréquents dans la langue ancienne (GL, 1,12). La transformation du hamza en /w/ et /y/ serait, peut-être, une tendance naturelle qu'avaient certains locuteurs pour la « facilité » articulatoire. Ce trajet articulatoire, allant du du larynx aux lèvres, montre l'aspect assez rude de cette  occlusive glottale qui disparaît de la prononciation si elle se trouve en position interne, et se réduit aux voyelles longues /a/, /i/, /u/  ou passe aux sonnantes /w/ ou /y/. 


e. g.  almaci  équivaut à yalma ci, « galant ; intelligent », arraha donne warraha « dater », akkada aboutit à wakkada « affirmer », aha s'emploie aussi sous la forme waha « fraterniser », etc. (voir Al-Muzhir, 1,462-463).

 

5.3. Ibdal ou « dissimulation » :

 

D'après Ibn sikkit, l'occlusive bilabiale sonore /b/ pourra se dissimiler, dans plusieurs vocables, en occlu­sive bilabiale /m/ d'une façon inconditionnée. « La dissimilation  est un processus inverse de l'as­similation, par lequel deux phonèmes identiques ou présentant des caractères communs tentent à se dif­férencier s'ils se trouvent dans le voisinage l'un de l'autre. » (Cantineau, 1960 :15). Les phonèmes /b/ et /m/ appartiennent en effet aux six phonèmes appelés mudlaqa « consonnes prononcées avec la pointe de la langue », contoïdes qu'on répartit en fbm, se réalisant au niveau des lèvres, puis en rln apico-dentales. Al-Halil les a appelés huruf mudlaqa. Al-Usnandani avait par la suite appris à son disciple Ibn Durayd, l'auteur du monumental dictionnaire GL que ces phonèmes ont la particularité de s'articuler tous à l'extrême partie de l'appareil phonatoire (ibid.,1,7).


Les linguistes modernes considèrent cette dissimilation comme une  «erreur auditive » (R. cAbd Al-Tawwab, 1990 :187). Le locuteur perçoit mal ou à peine le signe, ou plus exactement les phonèmes qui le constituent - et particulièrement fbm et rln - ; partant, il les produit mal. C'est ce qu'on appelle la loi du « moindre effort », celle qui consiste à « […] remplacer deux articulations par une seule, ou une articulation difficile par une autre plus com­mode » (Saussure, 204), loi qui n'explique pas toujours les différents « litiges » phonétiques.


Le lexicographe Al-Qali consacre, pour cet écart phonétique, qui est en même temps l'une des sources de l'extension du lexique arabe, un chapitre de ses Al-Amali,  الأمالي 2,36. Cette section est intitulée « Les mots présentant l'alternance de /m/ et /b/ », où il essaie de regrouper des termes ayant cette particularité phonétique. On a par exemple les couples : qahma = qahba  « prostituée », azma = azba  « crise », kamaa = kabaha «brider un cheval », mahlan = bahlan « tout doucement », etc. Al-Qali avait reproduit in extenso les lexèmes enregistrés par Ibn sikkit dans son K. al-qalb wa l-ibdal, édité par Al-Tannuhi en 1960-61.


Bien que les philologues anciens aient considéré ces mots affectés du ibdal, ces termes couplés ne sont pas stricto sensu des synonymes. Ce sont, si l'on veut, des variantes d'une seule unité lexicale, plutôt des signes obtenus par généralement par lapsus linguae. Il aurait fallu, semble-t-il, les intégrer dans les fameux traités du lahn ou «fautes de langage ». Mais les grammairiens, animés surtout par un idéal de nature «extensive », concurrentiel, c'est-à-dire motivés pour une richesse lexicale, souvent inflationniste, commettent pour cela des «outrances »  linguistiques.

 

5.4. La dérivation ou al-istiqaq :

 

La dérivation constitue dans le système linguis­tique arabe une autre source de création lexicale. L'arabe ancien y recourt, comme d'ailleurs toutes les langues naturelles, pour imprimer une dynamique à son système lexical. S'efforçant d'établir une « barrière morphologique » entre le mot authentique - ou considéré comme tel -  et le mot d'emprunt ou néologique, les premiers grammairiens arabes élaboraient des critères morphologi­ques susceptibles de mettre à l'abri de toute interpolation et de maintenir, par conséquent, l'unité lexicale originale dans une sorte de fixité.


La langue a en effet ses propres ressources d'évo­lution et d'enrichissement : la dérivation, l'«alternance consonantique », la composition, la synonymie, la dissimilation, l'assimilation, etc. Concernant la dérivation, on la définit « […] comme une séquence finie de suites de symboles, séquence commençant par une suite initiale de å [å = un ensemble fini de suites initiales] et où chaque suite  est dérivée de la suite précédente par l'appli­cation  d'une règle F [F= un ensemble fini de rè­gles de réécriture] (une seule règle à la fois, appliquée à un seul élément de la grammaire) ». (G. Mounin, Dictionnaire de la linguistique, 102).

En arabe ancien, il est souvent assez difficile de rattacher le mot à une « suite initiale » ; mais, à l'état actuel de la recherche, la précision de l'époque  d'attestation est encore dans un stade embryonnaire, parce que les grammairiens anciens n'étudiaient le mot que par rap­port à la norme canonique, sans pour autant chercher à reconnaître la datation de son emploi ou de son infiltra­tion dans le langage bédouin.

 

Si l'«aire géographique » du mot est plus ou moins connue, l'époque à laquelle il appartient reste encore obscure. Pour pallier cet inconvénient, Fleisch a entrepris, au début du XXe siècle, l'élaboration d'un diction­naire, intitulé Al-Mucgam al-lugawi où la diachronie entendue « […] comme l'étude de la langue considérée d'un point de vue évolutif opposé à la description d'un état de langue à un moment donné » (ibid., 105), occupe une place de choix. Mais un long travail reste à faire.


Nous aimerions maintenant, pour la clarté de l'exposé, rappeler succinctement la démarche dérivative établie par les grammairiens anciens. Cette démarche enrichit considérablement le lexique primitif.  Ils distinguent deux principaux types : la « plus petite dérivation » (PPD) et la « plus grande » (PGD). La PPD, d'après Al-Suyuti, se caractérise par l'extraction d'une «forme » (siga) d'une autre forme estimée comme radicale. Les deux réalisations tirent leur sens général d'une racine commune, bien que leur structure externe ait fini par se superposer sur l'une des formes canoniques, ou schèmes, de la langue ancienne : e. g. darib < daraba  qui dérivent tous deux de/drb/ « donner des coups », hadirunS hadara, issus de /hdr/ « participer, être présent », etc. (voir Al-Muzhir, 1,346).  La PPD, la plus fréquente dans le système de l'arabe ancien, est désignée par « dérivation générale » (camm) ou encore « dérivation morphologique » (sarfi). Certains mots sont donc considérés comme des « unités basiques » (asl), d'autres sont des dérivées.

 

Les grammairiens de Basra  soutiennent, dans ce sens, que le masdar  « nom déverbalisé » est la «base » de toutes les autres formes qui en dérivent. Ceux de Kufa admettent que  le verbe est le radical auquel se rattachent toutes les autres créations lexicales, et soutiennent, de ce fait, que le masdar  n'occupe que le deuxième rang après le verbe et ne pourrait être admis comme  étant à l'origine de toutes les formes obtenues par dérivation. On a conventionnellement l'ordre suivant :

[Verbe au perfectum + verbe à l'imperfectum + nom déverbalisé].


[kataba  « il écrivit » + aktubu  « il écrit » + kitabatan  « éciture »] (voir Ibn Al-Sarrag, Al-Istiqaq, 36).

Le débat divise également les linguistes modernes qui défendent tantôt l'une, tantôt l'autre thèse. Les uns considèrent en effet que c'est le verbe qui est extrait du masdar. Les autres prétendant que le « nom déyerbalisé », forme nominale du verbe, est à l'origine de la dérivation (voir Al-Gawaliqi, Al-Mucarrab,564)  Pour les mots d'emprunt (nous y reviendrons), la dérivation s'effectue à partir du nom, parce que la langue emprunte principalement des noms de choses : ligam , issu du persan  *lagam, a donc donné algama « brider une bête de somme », et non l'inverse (voir Al-Muzhir,1,346).


                D'autres grammairiens, n'optant ni pour l'une ni pour l'autre démarche, prétendent que les mots nous arrivent d'une façon «arbitraire » puisque  le langage est d'«origine divine » : ginn  « diable » serait-il issu, d'après eux, du mot igtinan  « dérobade; dissimulation » ? On revient, malgré tout, à une explication par le procédé de dérivation ! J. Berque ne semble pas admettre la thèse de l'arbitraire du signe. Il écrit à ce propos que «Alors que d'autres langues sont empreintes de ce que Saussure appelait l''«arbitraire du signe », au con­traire, en arabe, presque rien n'est «arbitraire », du fait de la limpidité des dérivations, du fait des exigences d'une logique grammaticale imperturbable. » (J. Berque, « Perspectives et recherches », in L'ambivalence dans la culture arabe, 16-21).


La complexité de la détermination de la «base » a entraîné les philologues anciens à recourir à la thèse de l'«institution divine », autrement dit au déterminisme, à l'arbitraire. Nous pensons, de notre côté, que la déri­vation se fait logiquement à partir, non pas du mot - quelle que soit sa nature grammaticale - mais de la racine qui véhicule le « sens de base » : les mots expriment  alors l'action, l'état, le procès, l'agent, l'instrument », la qualité, l'intensité, voire la couleur, etc. La racine a ainsi une valeur notionnelle fondamentale. L'association dans un ordre normatif des phonèmes qui la compose engendre une idée extensive selon les contextes de communication.  Le sens véhiculée par la racine est donc susceptible d'exprimer toutes ces idées, grâce surtout à ce qu'on pour­rait appeler « logique dérivative » : kataba « écrire », katib « écrivain », kitab « livre », maktab « bureau », etc. sont tous issus de la racine trilitère /ktb/qui transmet l'idée, en dépit même de la diversité formelle des mots générés, l'idée de « transcrire ».

 

Or, la recherche de la racine du mot - ou des mots qui en dérivent - éclaire beaucoup plus sur la portée, plutôt la «base » de toute opération dérivative qui est l'un des moyens productifs de la création lexicale, et non pas une fin en soi. C'est, dans ce sens, qu'Ibn Faris élabore son second dictionnaire Maqayis al-Luga.  On peut citer, à titre d'exemple, la raci­ne /hrs/ qui produira, suivant les structures formelles con­ventionnelles, les mots dérivés suivants : hirs  construit sur le schème ficl  «grande jarre », haras sur  facal  « aphasie », hurs sur fucl  «plat de l'accouchée » ou hursa sur fucla, etc. (op. cit.,2,167). Les mots ainsi obtenus, par flexion interne, dé­rivent d'une même et seule racine, et non pas, comme le prétendent certains grammairiens anciens, du verbe ou du nom déverbalisé.


Nous relevons, d'autre part, une «manie dérivative » chez d'éminents lexicographes ; Ibn Durayd reste le plus maniaque d'entre eux. L'auteur de GL verse souvent dans la recherche abusive de la racine basique de certains mots étrangers introduits dans la langue an­cienne par le biais du syriaque - ou de toute autre langue avec laquelle l'arabe ancien est entré en contact à des périodes non encore précisées. Il considère le terme coranique firdaws, issu de paradeisos grec qui vient, à son tour, de *paradaiza persan dont le sens est « enclos du seigneur », comme étant le dérivé du mot arabe fardasa  qui signifie «largeur; ampleur ». Mais Ibn Durayd montre quand bien même une certaine réserve et termine son article par la formule « Dieu est plus savant » : cette annotation, souvent utilisée par les grammairiens anciens, dénote les difficultés qu'ils rencontrent lorsqu'il s'agit surtout de vocables dont l'origine et la forme exigent des compétences linguistiques particulières (voir GL, 2,1146). Le mot firdaws fut emprunté directement au syriaque. La même erreur est commise par Al-Hafagi qui prétend, de sa part, que le mot sirat  employé par le discours coranique, et issu du latin strata (via) « pavé, dérive du verbe arabe istarata  « avaler (de la nourriture) » (voir Sarh « Durrat Al-Gawwas »,33).  Ce qui évidemment erroné. Les premiers grammairiens, tels Al-Halil, Sibawayhi, Al-Asmaci, Abu cAmr b. Al-cAla', Al-Ahfas, Abu cAmr Al-Saybani, et bien d'autres encore, soutiennent que dans le répertoire lexical de la  carabiyya, il y a deux sortes d'unités lexicales : d'abord, celles qui admettent la dérivation; ensuite, celles qui résistent à toute transformation dérivative (Voir Al-Muzhir, 1,348).

Plus tard, des grammairiens, citant peut-être à tort, le maître incontesté de la grammaire arabe, admettent que tous les mots authentiques, sans exception aucune, admettent la dérivation. Ibn Durayd a composé, dans ce sens, un ouvrage assez volumineux. Il y applique, parfois d'une manière excessive, ce qu'on pourrait appeler « machine dérivative », sur des mots qui ont été considérés jusqu'alors comme « inflexibles », c'est-à-dire n'admettant aucune transformation dérivative. Ce livre reçoit le titre de K. al-Istiqaq. Ibn Durayd recourt constamment à cette machine dérivative même dans GL. Il rattache, par exemple, - au prix d'un effort soutenu - le nom d'une tribu, d'un personnage historique ou légendaire, le nom d'un lieu, etc. à un mot de souche qui, bien que transféré dans des emplois spécifiques, « colore » les termes qui en sont dérivés de son sens primitif. Pour la racine /tww/, il écrit : «Al-Halil avait dit que Tayyi [structurellement] dérive de la base /tw'/ ou /ty'/  - comme si l'un des deux y eût été issu d'un /w-/. Ibn Al-Kalbi disait que le nom de Tayyi' avait été attribué à cette tribu parce que son ancêtre était le premier qui eût maçonné une fontaine. - Cela est obscur ! [faisait remarquer Ibn Durayd] -. Mais Abu Zayd [Al-Ansari] avançait que [le nom de cette tribu] venait de  [l'idée] «parcourir le pays » (tawaytu l-arda) » (voir GL, 1,152).


Le nom propre de personne Al-Muhallab vient, d'après lui, de hulb « queue de cheval », etc., (ibid., 1,381). Mais l'auteur de GL n'arrive pas parfois à faire remonter des substantifs à un étymon potentiel. Pour le nom Qabbat, son maître Abu Hatim n'avait pas pu répondre lorsqu'on lui avait posé la question sur la dérivation de ce mot (ibid., 1,261). Les traités de gram­maire, les monographies, les dictionnaires recourent, parfois sans raison apparente, à la dérivation pour expliquer le ou les sens d'un mot, ou pour déterminer sa filiation.


Etant donc un procédé de formation de mots nouveaux par modification d'éléments dans le corps d'une unité de base ou radical, la dérivation paraît d'abord, surtout dans le sens où l'entendent les philologues anciens, représenter la structure profonde, d'un mot «flexible ». Ils le rattachent ensuite à une «famille » de laquelle il tire sa réalité morphosémantique. Dans le processus de la PPD, par exemple, ils s'ingénient à retrouver le thème de chaque signe linguistique, même parfois d'une manière excessive et fort encombrante, de la valeur intrinsèque de l'unité soumise à l'analyse : n'a-t-on pas appris que des grammairiens, férus d'analyse  dérivative - souvent incongrue - ont cherché coûte que coûte à asseoir une filiation dérivative entre des mots étrangers et une racine-radicale arabe ?


Ibn Ginni , influencé par la méthode anagrammatique d'Al-Halil, fait remarquer qu'il y a, à l'instar de la PPD, une dérivation « plus grande » (PGD), al-istiqaq al-akbar. Ce n'est plus une étude synchronique d'un état de langue, mais une analyse plus approfondie de la structure morphosémantique du mot. L'auteur des Al-Hasa'is consacré à la PGD une étude pertinente. Il souligne en effet la fonction fondamentale de cette sorte de dérivation : « Mais la PGD consiste à déterminer les trois phonèmes qui forment un signe tri­litère, puis à les alterner [successivement] si bien que les mots obtenus gardent le même signifié [de base][…] Si toutefois le sens   [obtenu] s'écarte du sens de base, on pourra, grâce à un certain savoir-faire, le ramener au sens initial.» (Op. cit.2, 134).


Il donne ensuite des exemples pour illustrer sa démar­che : la racine /gbr/, dont le signifié de base est «avoir de la force, de la vigueur », produit, selon Ibn Ginni, le verbe gabara  trilitère « soigner un os fracturé », gabr  « souverain », mugarrab « expérimenté », girab  « outre en cuir », abgur et bugra «grand nombril », burg   « forteresse », barag   « éclat de l'œil », raggaba « glorifier; exalter qqn. », rugba « étançon », ragiba  « phalange inférieure du doigt », rabagi  « prétentieux » (ibid.,2,135). Pour ces unités dérivées, Ibn Ginni atteste des signifiés. Il essaie, par ailleurs, de dégager le rapport sémantique qui existe entre ces termes : une charge sémantique de base semble le point commun à toutes ces unités lexicales. Al-Suyuti  repousse cette thèse et soutient que la PGD « […] n'est pas admise par la langue. Et il ne convient pas de mettre en lumière une quelconque dérivation dans la langue bédouine.»(Al-Muzhir, 1,347). Conscient des difficultés que pose cette démarche, l'auteur des Al-Hasa's, 2,138,  souligne néanmoins que la PGD n'est pas facilement applicable à toutes les unités de base de la langue. Il écrit à ce propos : « Sachez que nous ne prétendons pas que la PGD soit appli­cable à toutes les racines de la langue. Sachez également qu'il pourrait aussi s'étendre à toute la langue. Mais […] son application est difficile voire malaisée. »


Ibn Ginni, possédant la langue ancienne à un haut niveau, cherche non seulement à étaler son savoir linguistique et sa connaissance philosophique, comme le pensent des grammairiens anciens et modernes, mais à sou­mettre à l'observation un fait de langue d'une importance notoire. Si, par exemple, il arrive grâce à un effort soutenu, à citer des vocables entretenant entre eux une relation sémantique évidente et à justifier, par ailleurs, sa démonstration dérivative   - ce que Berque désigne par l'expression « l'excessive géométrie de dérivation » - c'est que la langue ancienne se prête à ce genre d'analyse assez ardue.


Récemment, on a affirmé que GL contient plus de 40 000 racines capables de produire des signes ayant en commun un « sens de base ». On a situé aux environs de 80 000 ces mêmes racines dans Lisan l- carab (voir I. Anis, Asrar al-luga, 52). Ce procédé dérivatif retrouve un écho particulier chez les partisans du billétarisme. Si Ibn Ginni se réfère dans sa démonstration au principe morphologique trilitère, les linguistes modernes considèrent, quant à eux, le mot - quel que soit le nombre des phonèmes qui le composent - comme généré d'un bilitère originel. Tous les autres phonèmes qui y ont été joints n'arrivent pas à éclipser définitivement le « sens de base » incrusté dans la forme bilitère.

 

5.5. Al-Naht ou  composition :

La composition (naht) est une autre source de l'extension du lexique arabe ancien. Al-Halil fut le premier qui eût admis l'existence d'une structure composite du mot arabe. Le naht fut donc défini par l'auteur du KA, 1,69, comme étant la réunion d'éléments signifiants apparte­nant naturellement au lexique de la langue. «Et ils ont formé [les bédouins] à partir de deux mots consécutifs un seul vocable duquel ils ont fait dériver un verbe. » Il cite, pour illustrer sa définition, un vers où un poète ancien employait un mot composé : la création cabsamiyya est donc formée de cAbd et de Sams auxquels est adjoint un suffixe dit d'«appartenance » (nasab). Dans le processus de compo­sition, le /d/ et le /s/ finals des deux mots tombent lors du processus de composition pour que le mot obtenu n'ait pas dans sa structure morphologique plus cinq consonnes (quinquilitère). Al-Halil n'admet en effet dans le système de la langue que les bi-, tri-, quadri et le quinquilitère. La « composition » consiste donc à regrouper deux mots auxquels on ampute des phonèmes superflus afin que le mot généré ne constitue pas un écart par rapport à la norme classi­que. Autrement dit, il faut que le mot composé soit super­posable sur l'un des schèmes canoniques.


C'est Ibn Faris, dans ses Maqayis, 1,328-329, et aussi dans Al- Sahibi qui a approfondi l'étude de la composition. Il avance en effet que le quadri- et le quinquilitère sont essentiellement formés à partir de deux éléments signifiants. Il en distingue deux types : Les quadri- et les quinquilitères  « composés », les quadri- et les quincaillières «créés ». La structure fondamentale de cette deuxième catégorie n'est pas clairement définie par Ibn Faris (ibid., 2,146). Il se réfère à Al-Halil. Celui-ci insère même dans la nomen­clature de son dictionnaire des mots composés, KA, 1,68 (voir aussi K. Al-Amali, 2,270 et Al-Maqayis, 1,329).

Ibn Faris cite, d'autre part, une autre sorte de composition, sans pour autant reconnaître à ce genre de mots une existence propre. Il s'agit d'un trilitère auquel on adjoint un ou deux phonèmes : dans  baldam « apeuré », le /b/ initial est préfixé au verbe trilitère ladima  dont la racine-radicale est /ldm/ ayant pour sens « ne pas bouger » ( Al-Maqayis,2,339).


Ce travail a été repris, selon une nouvelle démarche méthodologique  par les Pères Anastase Marie de Saint-Elie et Marmargi. L'unité lexicale Daclaga «hésitation », par exemple, s'étend à l'animé no humain «cheval ». La spirante pharyngale /c/ a été affixé au trilitère dalg issu de la racine /dlg/ qui signifie « voyage nocturne » (Al- Sahibi,271). Le mot barzah « intervalle »  s'est formé à partir du trilitère baraz (/brz/) «vaste plaine déboisée » : le suffixe /h/ a donc entraîné ce transfert morphosémantique. Ibn Faris cite d'autres exemples : dibtar « homme robuste et vigoureux » vient de dabata  « saisir » /dbt/ ; saldam  « cheval ayant de grands sabots » vient soit de sald « durcissement, vigueur »< /sld/ , soit de sadm  « heurter » < /sdm/.


                On est presque unanime qu'Ibn Faris a poussé l'exagération à l'extrême dans la recherche systématique de l'élément superflu dans le quadri- et le quinquilitère. Bien que l'auteur du Al-Sahibi ait soutenu avec véhémence l'idée de l'origine divine du langage, il se contredit dans son approche éty­mologique. Il essaie coûte que coûte de mettre le trili­tère au centre de toute étude morphosémantique. Il recon­naît du moins implicitement, la «motivation linguistique »que définira Saussure de la sorte « […] vingt est immotivé, mais dix-neuf ne l'est pas au même degré, parce qu'il évoque les termes dont il se compose et d'autres qui lui sont associés, par exemple, dix-neuf, vingt-neuf, dix-huit, soixante-dix, etc. » (Cours, 181).


Les quadri- et quinquilitères se composent, selon Ibn Faris, de deux éléments: l'un significatif (le trilitère), l'autre, l'infixe, a une valeur « appréciative ». Comme nous l'avons déjà démontré, les phonèmes adjoints au trilitère - ou au bilitère - sont « motivés », i. e. porteurs de signification spécifique. Il semble plus ou moins certain qu'Ibn Faris a soufflé, plutôt mis en pratique, l'idée de «motivation linguistique » confirmée par les linguistes modernes. Si le trilitère, est «immotivé » - on fait dans ce cas abstraction du bilitère -, le quadri- ou le quinquilitère, qui en dérive,  ne l'est pas au même degré. Dans le système linguistique arabe, le processus de «composition » pourrait être visualisé ainsi :

  •   [nom + nom] (dans le processus de composition, certaines unités phoniques tombent conditionnellement par assimilation, dissimilation).
  •       [trilitère + phonème infixé] (préfixé ou suffixé).

 

5.6. Al-Addad ou « homonymie des opposés » :

 

Le lexique de l'arabe ancien est également marqué par la présence de termes ayant le même signifiant mais de signifiés opposés, appelés addad dans la tradition grammaticale arabe. Cette « homonymie des opposés » est en rapport évident avec la pensée arabe qu'on qualifie, à tort ou à raison, d' «ambivalente», rapprochée prin­cipalement de l'enantia grecque. Il s'agit grosso modo d'une sorte d'ambiguïté relevée dans le lexique de la langue ancienne. Ce lexique, quoique ambivalent, sera retenu, parfois dans des sections autonomes, par les lexicographes anciens.


Mais ces particularités lexicales seront très tôt vivement controversées par certains grammairiens qui affirment que le taddad fait perdre au mot sa véritable nature, altère sa signi­fication, brouille la communication (voir R. Kamal, 1975 :5). Ibn Durustawayhi, comme d'ailleurs Al-Mubarrad, refusent d'admettre qu'une seule et même expression puisse avoir deux contenus diamétralement opposés. Le premier, en vue de réfuter cette thèse ambivalente, compose un traité dans lequel il réunit les arguments en faveur de son postulat (voir Al-Muzhir, 1,396).  Dans son ouvrage intitulé Ibtal al-addad, Ibn Durustawayhi essaie de montrer, par un travail exhaustif, l'inexistence des homonymies des opposés.

 

Celui-ci reconnaît cependant que le plus ancien arabe contenait effectivement des mots présentant cette particularité sémantique (voir A. Wafi,1972 :194). Bien avant lui, Ibn Durayd, se fixant pour dessein, dans la « Préface » de son dictionnaire ne rassembler que le «vocabulaire usuel » de la langue ancienne, cite sporadiquement des termes ayant deux signi­fiés opposés, mais estime que chaque sens attesté est en usage dans l'un des parlers bédouins, ou à plus forte raison un régionalisme (luga). Il s'agit, pour lui, d'une sorte de « polysémie antonymique » employée en arabe ancien. Mais cette constatation ne signifie nullement que l'auteur de GL rejette le taddad, bien au contraire, il l'enregistre et souligne son caractère spécifique. Car les maîtres de la grammaire arabe, tels qu' Al-Halil, Sibawayhi, Abu cUbayd, Abu Zayd al-Ansari, Ibn Faris, etc., ont admis l'existence de l'homonymie des opposés. Al- Suyuti en recense plus de 100 dans son Al-Muzhir, 1,387 sq.

 

Le lexicographe Al-Qali, disciple d'Ibn Durayd, considère que les mots dont la signification est antonymique appa­rtiennent à la catégorie des homonymes, dits al-mustarak al-lafzi, c'est-à-dire qu'un seul signifiant peut avoir plusieurs signifiés relevant de la synonymie ou de l'antonymie. Pour lui, si le signifiant a deux signifiés opposés, cela ne change en rien la nature du mustarak. D'autres grammairiens, ne posant pas le problème du taddad avec sa valeur homonymique, ont composé des glossaires regroupant ces unités lexicales à signifiés opposés. Le meilleur glossaire est celui qui ait été élaboré par Ibn Al-Anbari. Ce livre renferme plus de 400 entrées (A. Wafi, op. cit.193). Le grammairien Abraham b. cEzra, réfutant la thèse de ceux qui admettent l'existence des addad, affirme qu'il y a  «impossibilité de saisir de telles formes » ambivalentes (voir D. Cohen, « L'homonymie des opposés, les addad. Addad et ambiguïté linguistique arabe » in Ambivalence, 25-50). W. Bacher, dans son Ibn Esra als grammatiker (1882) écrit à ce sujet que «Par manque de connaissance de la grammaire de la langue, plusieurs ont marché sur la voie de l'erreur, comme Menah'em b. Saruk. Il a affirmé qu'il existe des mots dans la langue sainte qui ont des sens opposés. Or ceci ne peut se produire dans aucune langue. Car les mots sont comme des signes destinés à faire connaître ce qui est dans l'esprit du locuteur. Et si le mot est comme on le dit ici, l'auditeur ne comprendra pas […] » (ibid., 29).


Mais pour les grammairiens arabes, ce problème, bien que controversé, trouve une explication plus convaincante. Al-Halil et Sibawayhi, pour ne citer qu'eux, admettent que les signes linguistiques sont statistiquement incapables d'exprimer une réalité infinie et tolèrent, par conséquent, qu'une langue recourt à ce type de mots. Le sujet parlant, dans un dessein expressif, attribuerait à un signifiant des valeurs extrinsèques. Ibn Durayd, rema­rquant cette ambivalence du lexique bédouin, souligne - du moins implicitement - l'irrégularité de certains lexèmes : le mot umma, considéré comme un mot à  signifiés opposés, désigne à la fois le groupe de personnes et l'individu. Cette « restriction » sémantique aurait été obtenue par le désir qu'a le locuteur d'exprimer une sorte de «civilité » ou d' «hyperbole » : une seule personne, grâce à ses qualités humaines et morales, pourrait être considéré comme l'incarnation d'un groupe. Dans le Coran,  le Prophète Abraham  est justement dési­gné par le terme umma (voir GL, 3,1255-1257 et Ibn Al-Anbari, op. cit.269). Le mot waga signifiant « cri, tumulte » fusant d'un champ de bataille, acquiert, dans des acceptions spécifiques, telle que « végétation ». Comment donc s'est effectué le transfert de sens ? Si ce n'est par la nomination stylistique qui est un acte créateur par excellence. Le lexème sama' passe de son sens initial « ciel, le vide qui est au-dessus de nos tête » à un sens second qui est de nature elliptique « pluie » (GL, 3,1255). Le seul responsable, à notre point de vue, de l'existence de l'homonymie des opposés dans le langage bédouin, est l'emploi contextuel d'un certain nombre de mots, généralement les plus fréquents.


L'existence de l'homonymie des opposés serait d'autre part due à l'évolution qui atteint la structure phonétique et morphologique des mots. Les phonèmes qui les constituent, surtout les plus « fragiles », sont susceptibles de changer, plutôt d'évoluer, sous différentes pressions. C'est ainsi qu'un mot arrive, à la suite d'une évolution conditionnée, à se superposer sur un autre mot ayant accidentellement la même structure phonético-morphologique. La fusion, ou encore la superposition, de ces deux mots finit par avoir des sens opposés : le sens du  mot « évolué » auquel est adjoint le sens du second mot. En gascon, par exemple, le latin cattus Ogat et gallus Ocoq, se sont confondus dans gat qui désigne à la fois le « chat » et le « coq ». Cela est dû, d'après Pierre Guiraud, au phénomène de « collision et conflits homonymiques ». Dans la tribu de Banu cAqil, on  employait le verbe lamaqa avec des signifiés opposés : « transcrire » vs « effacer », alors qu'il existait aussi le verbe namaqa signifiant seulement « transcrire ». C'est par dissimilation que le  /n-/ initial passe à /l/ : l'apico-dentale nasale /n/ et l'apico-alvéolaire /l/ phonèmes interchangeables dans beaucoup de langues, comme d'ailleurs les phonèmes /l/ et /r/. Le mot colidor du français populaire, par exemple, est la déformation de corridor, issu d'un plus ancien français couroir. Pour lamaqa – qui serait, à bien des égards, la fusion de deux verbes - il s'agit d'une nomination conceptuelle : ce mot désigne non seulement l'acte de «transcrire »,  mais celui aussi d'«effacer », puisque le verbe namaqa paraît, du moins dans la communauté qui l'employait, n'assurer plus ou assurer mal sa fonction.


Le phénomène de l'homonymie des opposés s'ex­plique aussi par le comportement «irrationnel » du sujet parlant vis-à-vis de certaines croyances : un mot proféré, dans une situation de communication donnée, pourrait, par exemple, éveiller des soupçons, des craintes souvent profondes et de mauvaises augures. Cette supersti­tion crée une réaction «préventive ». Ainsi un mot, par euphémisme, acquiert-il deux signifiés à sens opposés. Or, le second sens aurait la vertu de neutraliser l'«association déplaisante ». C'est surtout dans les sociétés primitives qu'on avait pris en horreur la sorcellerie et l'influence néfaste du «mau­vais œil ». L'homme, pour échapper à ces puissances malfaisantes, désignait, dans une situation donnée, ce qui est beau par des expressions appliquées naturellement aux choses laides. C'est par ce moyen qu'il pourrait, croyait-il, parer l'influence envoûtante du « mauvais œil », ou empêcher l'effet envoûtant de la magie et des forces occultes.


C'est donc par euphémisme que le locuteur espère «exorciser » les puissances du mal. Il s'agit en effet d'une sorte de «tabous linguistiques ». Cet usage antiphrastique se fait aussi remarquer dans des formes cacophoniques avec, si l'on veut, les mêmes intentions prophylactiques : acwar « borgne ou aveugle » devient, par antiphrase, « celui qui a la vue perçante », basir, etc.


L'onomastique bédouine est marquée aussi par cet euphémisme. Les bédouins donnaient à leurs enfants des noms de fauves afin qu'ils pussent résister à toutes les influences néfastes. Qutrub, le premier gram­mairien et lexicographe  qui ait collecté dans un seul ouvrage les homonymies des opposés, relate un événement riche d'enseignements ; il écrit qu'«Une fois une bédouine remarqua que la mort lui arra­chait tous les enfants qu'elle mit au monde, elle donna, sur conseil, un nom odieux à son nouveau-né : elle l'appela «Hérisson » et lui donna aussi le sobriquet d'Abu al-cAdda'[le Coureur] et l'enfant vivait » (voir Qutrub, K. al-Addad,235).


C'est justement cet euphémisme qui explique, en partie, le phénomène des addad. la nomination sawha' désigne à la fois une jument superbe et laide (voir Ibn Al-Anbari, op. cit.,284) : deux attributs opposés cohabitent dans un même concept. Cet adjectif ambivalent dérive du verbe intensif sawwaha « enlaidir », issu de la racine s(w)h infixé du glide /w/. Le transfert de sens est dû certainement à une attitude superstitieuse du sujet parlant : une jument gracieuse le tente plus si bien qu'il ressentirait une peur de la perdre à cause du «regard envieux » d'autrui.  Et pour éviter que le malheur ne s'abatte sur lui, il lui donne, par précaution superstitieuse, le nom Sawha'. Al-Sigistani fait remarquer que ce glissement de sens résulte de la peur que la jument soit sujette à l'œil malveillant des envieux, rapporte Abu Al-Tayyib Al-Lugawi dans son Al-Addad fi kalami l-cArab,1,408. « Ces substituts, appelés euphémismes, reposent toujours sur un procès psycho-associatif mais d'une nature particulière, car il ne s'agit plus ici de motiver mais au contraire de briser une association. » (Voir Guiraud, 1983 :60-61).


Or les homonymies des opposés seraient la conséquence d'«associations  extra-notionnelles » ou connotatives que prend un mot dans un contexte socio-affectif donné : « […] le mot [ainsi employé] évoque […] par des associations assez lâches des idées de comique, d'intentions satiriques de gens vulgaires, etc.» (Ibid.,32). Un mot, utilisé dans des intentions railleuses, acquiert en effet une valeur volitive : le locuteur, dans une situation d'échange donnée, cherche à créer certaines réactions verbales afin d'allier l'utile à l'agréable, le dire et le vouloir dire. Bref, il adapte son discours à la situation où il est appelé à évoluer en fonction de ses intentions, de ses croyances et de son comportement rationnel ou irrationnel. On remarque souvent la désignation de faits ou actes par des vocables à charge sémantique très forte. On désigne, par exemple, dans des intentions satiriques, un homme sage et circon­spect, caqil avec son sens oblique « ignorant », ou encore avec le terme opposé gahil  avec la même valeur sémantique. Le premier terme devient, dans une situation donnée, véhicule à la fois l'idée de perspicacité et d'ignorance. On a aussi la formule ya caqil !  « O, le circonspect » pour interpeller un « insensé »; sugac « valeureux » pour ridiculiser un poltron, etc.


L'énoncé coranique est également marqué par ces emplois contextuels, cette « relation oblique ». Le mot n'est pas simplement le véhicule d'une information directe, celle fixée par une institution sociale, la langue (le dictionnaire en est le dépositaire), mais un prétexte multidimensionnel qui met en valeur la fonction de ce mot dans la chaîne du discours. Le terme taczir, par exemple, qui signifie littéralement «glorification », reçoit la valeur, en contexte et situation, de «reproche, blâme » (voir Ibn Al-Anbari, op. cit.,147 et Abu Al-Tayyib, op. cit.,2,506). Dans ce cas, la glorification, formulée avec une certaine ironie, se négativise et éclipse le sens premier de ce mot. Sémantiquement, le terme bassara connaît un double emploi dans le discours coranique : le verbe représente à la fois le fait d'«annoncer une bonne nouvelle », mais aussi celle d'«annoncer une mauvaise nouvelle ». Or, il s'agit du sens littéral et du sens contextuel. Qutrub, Ibn al-Anbari, Abu al-Tayyib citent, dans leurs ouvrages respectifs, des mots qui ne changent de sens que parce qu'ils expriment une attitude railleuse du locuteur. Ces grammairiens soulèvent déjà la fonction qu'acquièrent les mots dans des énoncés en situation et en contexte. Ce n'est pas donc le mot qui détermine le sens, mais sa valeur dans l'énoncé. Ce n'est qu'accidentellement que le mot acquiert une acception opposée à celle enregistrée par le dictionnaire. C'est justement ce que je pourrais appeler « antonymie rhétorique ».


Notons que le mystère des homonymies des opposés a par ailleurs inspiré, très récemment, Aragon qui écrit dans son poème « Fou d'Elsa » :

O homonymes qui désignent les contraires,

Rien n'est dit qui ne soit nié,

Quand le malheur est sur la cité de quelle connaissance fais-tu la chasse ?

La mort jette sa lumière éclairante en dehors du langage les choses.

 

Signalons enfin que les homonymes des opposés ont retenu et retiennent encore l'attention des linguistes. Les grammairiens anciens, et particulièrement les partisans de cet «écart » sémantique, considèrent les unités lexicales ambivalentes comme de simples lexèmes ayant acquis, suivant des situations de communication  données une valeur sémantique spécifique. Si l'on analyse en effet l'inventaire des mots dressé par les pre­miers grammairiens, on s'apercevra que l'arabe ancien ne contient qu'un nombre infime de ces homonymes plurivoques. Ces mots proviennent en effet des avatars de l'évolution phonético­-sémantique à laquelle sont astreintes les unités signifiantes d'une langue. L'apport dialectal en est aussi responsable.

 

L'analyse des structures du vocabulaire de la langue ancienne nous a donc permis de faire le tour d'horizon des différentes lois qui régissent le mot Arabe. Le sens d'un mot, quelle que soit sa structure, n'est pas statique, figé, mais conditionné sur le plan de la synchronie. Il exprime, entre autres, la «distance » que prend le sujet parlant vis­-à-vis de son  discours et vis-à-vis de son interlocuteur. Le locuteur prend donc en charge le discours et son contenu et met une plus ou moins grande distance entre lui et son allocutaire. Cette précaution oratoire se traduit matériellement dans le discours par des modalisateurs linguistiques, par la modulation de la voix, par le gestuel, etc. Ainsi les mots utilisés se «colorent » des intentions explicites ou implicites du locuteur. La relation oblique  - ou sens circonstanciel créé - obéit généralement à l'humeur, voire à la fantaisie du locuteur. C'est ainsi que le mot s'inscrit dans un réseau de convergences et aussi dans des relations intralinguistiques particulières. H. Mitterrand, 1972 :74-75, écrit dans ce sens que « Le sens d'un mot n'apparaît pas seulement par sa relation constante à un aspect donné du réel. Il se manifeste également par des traits supplémentaires qui résultent de l'appartenance du mot à un système linguistique déterminé : les relations intralingui­stiques déterminent en particulier l'étendue de l'emploi du mot. »


Au niveau de la diachronie, l'arabe ancien est marqué naturellement par un important apport  dialectal. Le dialecte quraysite - si l'on adopte la thèse de certains grammairiens anciens-, con­stituant le noyau de la langue commune, emprunte aux dialectes bédouins des vocables estimés comme étant les plus expressifs. La nécessité de collecter le véritable lexique arabe, en vue de stopper la vague du néologisme et de l'emprunt étranger, amène les lexicographes à prendre une attitude plus ou moins sceptique à l'égard de ce que nous allons appe­ler, avec une certaine impropriété, l'«emprunt dialectal » ou encore « substrat dialectal ». Ils soutiennent en effet, dans un souci constant de concision, que le mot collecté doit  passer nécessairement au crible phonético­-morphologique voire sémantique de l'arabe officiel.

 



09/10/2010
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